Léon Specklin

1922 – 1999

de Hirsingue (Haut-Rhin)

 Photo de Léon Specklin prise en 1943, communiquée par sa fille Doris avec le commentaire suivant :

 » Pour moi, cette photo était belle. Lui avec son grand béret et ce paysage…

Pour lui, cette photo signifiait tout le contraire, il me disait que j’ignorais
ce qu’il dissimulait derrière le rocher…
… des armes … »

Le Groupe de Résistants, photo prise au printemps 1943.

De gauche à droite :

Emile Arnaud, René Baumann, Pierre Poutrain, Léon Specklin, Armand Hengy et Henri Parmentier

PREAMBULE

Léon Specklin, jeune alsacien de 20 ans, a refusé, en juin 1942, d’être incorporé dans l’armée allemande. Il a dû fuir son village natal de Hirsingue (dans le Haut-Rhin) et entrer clandestinement en Suisse où il a été brièvement emprisonné. Léon s’est réfugié en France où il a pu s’engager dans l’armée française, à Gap, à la 11ème compagnie du 3ème  bataillon du 159ème  Régiment d’Infanterie Alpine.

Dans un document qu’il a intitulé « Mémoire : de Hirsingue à St Jean-St Nicolas », Léon Specklin a relaté, avec force détails, l’épopée qu’il a vécue de juin 1940 à la fin de la guerre.

Le manuscrit de Léon Specklin, rédigé au début des années 1970, a été polycopié en quelques dizaines d’exemplaires. Ces polycopies ont été communiquées à quelques amis de Léon Specklin. Ceux qui ont eu la chance de lire ce mémoire l’ont fort apprécié.

L’abbé Louis Poutrain a écrit dans son livre : « La déportation au coeur d’une vie » (publié en septembre 1982) : « En lisant le récit journalier que Léon Specklin a écrit et qu’il m’a communiqué, on est impressionné par la variété et la précision des détails ». L’abbé cite d’ailleurs, dans son livre, plusieurs passages du « journal » de Léon.

Jean-Pierre Eyraud, ancien maire de Pont-du-Fossé a reçu en 1995, une photocopie du manuscrit de Léon Specklin. Cette photocopie a été  communiquée, à un autre Jean-Pierre Eyraud, habitant Pisançon. C’est ce dernier qui aurait dactylographié le manuscrit. Au cours d’une réunion organisée par Géraldine DISS, Jean-Pierre Eyraud aurait communiqué ce précieux document à Planète Champsaur.

C’est par ce biais que j’ai pris connaissance du document de Léon Specklin qu’il avait intitulé « Mémoire : de Hirsingue à St Jean-St Nicolas, 1942-1944 ».

Le 16 décembre 2013, j’ai alors pris alors la liberté de mettre en ligne ce mémoire sur le site « Wiki-champsaurvalgo », car ce document fort intéressant n’avait, jusqu’à lors, bénéficié que d’une diffusion très restreinte.

J’ai un peu modifié le fichier : ponctuation, paragraphes, insertion de titres intermédiaires, quelques expressions et verbes et conjugaisons ont été changés dans le but de rendre le document plus clair.

En juin 2016, Doris, la fille de Léon Specklin, a appris que le mémoire de son père avait été mis en ligne sur le site « Wiki-champsaurvalgo ». Elle a contacté Géraldine Diss pour lui signaler qu’elle était heureuse de savoir, que grâce à « wiki-champsaurvalgo », l’épopée de son père et de ses compagnons pouvait, désormais, être connue par des jeunes et moins jeunes ignorant tout de ce que fut la Résistance dans le Champsaur, il y a 70 ans.

Elle avait repéré dans le texte mis en ligne un certain nombre d’erreurs, sur les noms et les lieux, erreur que nous avons rectifiées.

Elle nous avait aussi envoyé deux photos, l’une de son père assis près du pont de Corbières, avec une légende, l’autre  une photo d’un groupe de résistants de Prégentil, prise au printemps 1943.

En septembre 2016, j’ai rencontré Doris Specklin au hameau des Arieys. Elle m’a parlé longuement de son père, malheureusement décédé en 1999. Elle m’a aussi parlé de René Baumann, l’ami d’enfance de son père qui venait de publier un ouvrage fort intéressant intitulé « Voué à disparaître », retraçant sa destinée de 1942 à 1945.

Le site « Wiki-champsaurvalgo » a disparu au cours de l’année 2017. Le document de Léon Specklin, qui a été revu et corrigé par Doris Specklin, le 7 septembre 2018,  sera prochainement   mis en ligne  sur le site « Planète Champsaur ».

Vous allez donc pouvoir, à l’instar de l’abbé Louis Poutrain, être « impressionné par la variété et la précision des détails »

Bernard Delafoulhouze (07 septembre 2018)

1 / D'Alsace en France en passant par la Suisse.

A partir du mois de juin 1940, dès l’arrivée des troupes allemandes, les départements formant l’Alsace, ainsi que la Moselle, sont considérés comme partie intégrante de l’Allemagne. Ceux-ci sont « re­-germanisés » : interdiction d’utiliser la langue française, le port du béret basque est prohibé, la presse française est abolie, les éditions françaises sont interdites, celles qui subsistent sont soumises à la destruction par le feu ou d’autres moyens.

L’administration est allemande et soumise aux partis d’organisation nazis. Les familles juives ainsi que les familles originaires des autres départements français sont expulsées. L’ordonnance de la mobilisation de certaines classes dans l’armée allemande est décrétée le 25 août 1942. Dès octobre, les classes nées en 22, 23, 24 sont incorporées.

Cet événement capital nous déterminera dans notre résolution de ne pas nous soumettre à cet arbitraire et à cette violation des droits. C’est à ce moment que René Baumann et moi avons décidé de nous soustraire à l’incorporation de force d’autant plus que nous avions déjà notre feuille de route.

Vêtus seulement de vieux costumes du dimanche, munis d’argent français que nos parents avaient soustrait à l’échange forcé des devises, nous approchâmes de la frontière suisse, d’abord en bicyclette, puis à pied guidé par un passeur contacté à l’avance, car la frontière était étroitement surveillée par la douane et la police allemande, accompagnées de chiens.

Nous empruntons le même itinéraire que celui utilisé par le Général Giraud quelque temps auparavant.

C’est sous une pluie ininterrompue, à minuit de ce dimanche 11 octobre 42 que nous traversons, à toutes jambes, le pré séparant les deux forêts, marqué à son centre de la borne frontière.

Continuant notre marche en territoire suisse, nous sommes interceptés par une patrouille de douaniers suisses lesquels nous conduisent aux autorités. Après vérification de nos identités, interrogatoires, motif de notre passage clandestin en Suisse nous sommes conduits à la prison de Porrentruy où nous sommes incarcérés.

Après trois jours de cellule, nous sommes transférés vers la prison de Neuchâtel où nous partageons la cellule avec trois aviateurs britanniques abattus en Allemagne lors d’un bombardement et réfugiés en Suisse. Le lendemain matin, le geôlier de la prison nous informe que les hommes de la R.A.F. avaient déjà quitté le territoire suisse pour rejoindre l’Angleterre via le Portugal. Le même jour, par le train, la police suisse nous amène à Genève où l’on nous transporte à la frontière franco-suisse. Une commission allemande vient souvent contrôler ce passage de la frontière. Le patron du café juste à proximité de la frontière nous fait rentrer dans son restaurant puis nous fait signe au moment propice où la commission allemande quitte les lieux. Nous courons vers la frontière au poste français où nous attend une fourgonnette qui démarre aussitôt en trombe pour nous déposer plus tard au centre d’accueil d’Annemasse.

Contrôle d’identité, interrogatoire à la gendarmerie d’Annemasse, puis nous logeons au centre d’accueil, les repas sont moins que frugaux. Le lendemain nous visitons la ville, c’est là qu’un adjudant-recruteur d’origine alsacienne et en garnison à Gap au 159ème R.I.A, nous entend discuter en Alsacien, il nous demande ce que nous comptons faire. Nous lui expliquons les motifs qui nous ont amenés à Annemasse et notre désir de souscrire un engagement dans l’armée française.

Nous quittons Annemasse pour le centre d’accueil de Lyon. Ce centre laisse beaucoup à désirer, (saleté, vermines) mais aussi des individus chapardeurs, heureusement, nous ne restons que deux jours en cet endroit malsain. L’adjudant- recruteur nous a procuré les papiers nécessaires et de la nourriture, nous partons, avec lui, à Gap où nous signons un engagement volontaire de 3 ans.

2 / A Gap, au 159ème Régiment d’infanterie Alpine

Affecté à la 11ème compagnie du 3ème bataillon du 159ème Régiment d’infanterie Alpine (connu sous « Régiment de la neige ») au quartier Reynier, nous faisons nos classes, maniement d’armes, marches en montagne, champ de tir.

C’est là que nous faisons la connaissance d’André Meyer, d’Erwin Gretter, évadés comme nous et d’Henri Parmentier de Commercy (Meuse), ce dernier menacé par le S.T.O. a préféré se réfugier en zone libre et s’engager dans l’armée.

Par suite du débarquement des Américains en Afrique du Nord, Allemands et Italiens envahissent la zone libre en passant la ligne de démarcation, faisant fi des clauses de l’armistice.

Gap est donc occupé par les troupes italiennes. En dépit de cette présence italienne, le Bataillon défilera, musique en tête, interprétant «Les Allobroges », marche traditionnelle du 159ème R.I.A. La vie continue sans que les autorités ne s’interposent.

Nous sommes cependant convoqués au bureau du Capitaine commandant de la 11ème Compagnie et l’on nous attribue de nouvelles identités.

C’est ainsi que René Baumann se nomme désormais Buisson, André Meyer devient Martin, Erwin Gretter devient Giraud, moi, Léon Specklin, je me nomme désormais Sarrazin. C’est Henri Parmentier qui, dès le début, m’a appelé Speck, diminutif de mon nom de famille et c’est ainsi que je suis connu à Pont-du-Fossé et dans les environs !

Arrive le 28 novembre 1942, notre compagnie part vers le champ de tir, nous regagnons la caserne Reynier très fatigués. Le soir même on prévient les ressortissants alsaciens et lorrains d’évacuer le quartier Reynier. Ordre nous est donné d’abandonner notre tenue militaire que nous étions si fiers de porter et de revêtir nos vieux vêtements civils, ce que nous faisons bien à contre-cœur.

3 / A Saint Jean -Saint Nicolas, de novembre 1942 à novembre 1943.

Nous ne savions pas où nous devions aller, avec pour guide, un sergent de carrière habillé lui aussi en civil, comme nous. Nous marchons durant les premières heures du matin du 29 novembre 1942. Arrivés au refuge du Col de Manse, nous marquons une pause pour manger notre casse croûte touché à la caserne.

Nous arrivons à la cure de Saint-Jean vers 9 heures, un grand bonhomme nous reçoit c’est Pierre, le frère de l’Abbé Louis Poutrain au regard clair et nous souriant, il nous dit qu’il comprend très bien le cas des Alsaciens et des Lorrains, qu’il fera tout son possible pour rendre notre séjour agréable. Arrive alors l’Abbé Poutrain qui nous souhaite la bienvenue, demande si nous avons faim ou si nous sommes fatigués ; il demande alors à son frère de nous conduire à Prégentil.

C’est un homme, Monsieur Acerbis, qui nous prépare un bon repas. Dehors le ciel est gris, à travers la fenêtre nous apercevons la montagne d’en face : c’est l’Autane. Vers le soir l’Abbé, nous rejoint, nous fait savoir que nous allons loger à la cure de Saint-Jean. Le lendemain, il ne reste que René, André, Erwin et moi, tous les autres nous ont quittés pour une destination inconnue.

Le lendemain dans la matinée arrive à la cure notre ancien camarade de la 11ème compagnie. Il s’appelle Henri Parmentier. Henri a quitté Commercy pour ne pas être requis pour travailler en Allemagne. Il a eu un plus de chance que nous : à son départ de la caserne, il a reçu des habits civils, des vêtements de rechange, chemises, chaussettes, souliers. Grâce à l’intervention énergique de l’Abbé Poutrain auprès des autorités militaires, chacun de nous a perçu une paire de chaussures, deux chemises, un costume brun, ainsi qu’une tenue treillis.

Le premier dimanche nous allons à la messe à Saint-Jean, jeunes et vieux nous regardent avec beaucoup de curiosité, c’est vrai nous sommes encore des étrangers pour ce paisible village du Champsaur.

L’après midi Pierre Poutrain nous donne connaissance du travail qui nous attend. Le lendemain, nous débutons dans notre nouveau métier de bûcheron au Palastre avec Pierre mais aussi avec Jean Ariey et Pierre Espitalier du hameau du Frêne.  Erwin est fils de paysan, donc habitué à ce dur travail, André a été apprenti menuisier puis ouvrier d’usine, Henri a été vendeur dans une quincaillerie, René et moi sommes plutôt doués pour la paperasse !

Nous montrons de la bonne volonté à notre nouveau travail. Pierre Poutrain nous encourage, il faut dire que la nourriture est largement supérieure à celle de la caserne, nous mangeons à notre faim. Pour midi, chacun emporte sa gamelle, un casse-croûte très paysan avec lard et fromage, le soir une bonne soupe aux légumes de la viande de mouton et aussi du vin, le tout préparé par Madame Yvonne, épouse du gendarme Lamotte. Marcelle Faure s’occupe de notre linge. Le dimanche est le jour du gigot aux haricots.

A chaque fin de mois, chacun de nous reçoit une gratification de 500 F, comme argent de poche. Surprise agréable pour nous lorsque le facteur Bernard nous apporte notre prime d’engagement ! Je me rappelle de ce fameux dimanche lorsque nous avons « arrosé » cette prime inattendue, au café Reynaud.

Pour la première fois de notre vie, nous assistons à un concours de ski. La descente a lieu au-dessus de Costebelle, le slalom et le saut à ski, sur le pré, de l’autre côté du Drac, côté Costebelle. Le vainqueur fut Villard. Le Président du ski-club du Pont du Fossé était à l’époque Monsieur Autard. Le dimanche suivant, ce fut le concours à Saint-Léger, le vainqueur fut Brochier.

En janvier 43, la coupe de bois du Palastre touche à sa fin Une autre coupe nous attend du côté du pont de Corbières, non loin de notre hébergement..

Nous logeons en effet dans une ancienne maison, située aux Garnauds, hameau sur la route menant à Orcières. C’est un couple juif roumain réfugié qui nous fait la cuisine. Nous rentrons le samedi-soir à la cure de Saint-Jean passer le dimanche et retournons aux Garnauds le lundi-matin. Si le dimanche était, pour nous et les autres, un jour de repos et de détente, ce n’était pas le cas pour Pierre Poutrain.

Comme chaque  soir, alors que nous nous apprêtions à aller nous coucher, Pierre chaussait ses bottes brunes (ses souliers étaient troués !), son traditionnel sac tyrolien sur le dos et toujours avec un sourire au coin des lèvres, il nous disait qu’il allait encore au ravitaillement.

Et il partait, soit au fond de la vallée de Champoléon, soit dans quelques hameaux perdus d’Orcières comme Prapic, Archinard, les Veyers, les Audiberts, les Chabauds, les Estaris ou les Plautus. Pour qui connaît ces longs trajets faits dans la nuit, avec un mouton sur le dos, voire aussi des pommes de terre plein le sac tyrolien, cela semble du domaine de l’impossible, mais pas pour Pierre !

Et le matin, c’était encore lui qui nous réveillait, en disant simplement : « Il est l’heure ». Le dimanche après midi, s’il ne partait pas pour s’occuper encore de ravitaillement, il jouait à la belote.

Si notre travail de bûcheron fut notre activité principale, il ne faut pas oublier, nos activités dans la Résistance : transports des armes en lieux sûrs et bien camouflés, armes destinées aux maquis et trentaines civiles.

Le Commandant Daviron, accompagné du Capitaine Frison, (qui deviendra Général Gouverneur militaire de Strasbourg dans les années 60), viennent à la cure de Saint-Jean.

A l’arrivée du printemps, notre camarade Armand Hengy nous rejoint. Armand, évadé comme nous, était engagé volontaire du 159ème R.I.A à Grenoble, Erwin Gretter quitte Saint-Jean pour rejoindre les Landes, et le Gers, région où la population de son village Michelbach fut évacuée dès septembre 1939.

Arrivent aussi, venant de la région de Saint-Chamas, les premiers trois réfractaires du S.T.O : Marcel Fabre, Jules Rison et Félix (Nom inconnu) qui seront aussi les premiers occupants de Prégentil. Les réfractaires du S.T.O. de la classe 1922, originaires de Pont-du-Fossé, furent Josèphe Martin et René Papet.

A présent, Prégentil devient vraiment le centre de tous ceux qui refusent la politique de Vichy. C’est ainsi qu’arrive Emile Arnaud de Briançon (son beau-frère est Adjudant à la 9ème Cie du 159ème régiment (connu sous le nom de « La douleur »). Emile était un garçon intelligent, il sera par la suite ingénieur des Eaux et Forêts et décédera quelques années après la libération. Emile fera équipe avec celle de la cure. Puis arrive de Marseille, le couple Demontis : Proto, syndicaliste, réfractaire du STO, sera un peu le responsable de Prégentil, mais le couple loge à la cure. Monique, l’épouse de Proto fera la cuisine et sera d’une aide reconnue lors de l’arrivée de la famille Vasseur.

Arriveront successivement Maurice Para d’Upaix, François Landry de Paris, Paul Vinay, Roméo Gasparro de Marseille, Jean Roussel, Jean Allamano, Louis Martin, Emile Raybaud, tous les quatre de Gap.

Logeait aussi à la cure, Pierre Hemont, Professeur à Prégentil, mais tout en étant avec nous, il n’avait pas les mêmes motifs que nous d’être à Saint-Jean ou à Prégentil.

Tout ce monde travaillait comme terrassiers sur le chantier de la construction de l’école artisanale dont les travaux démarraient.

Le dimanche était le jour de repos, nous étions tous des jeunes venus se soustraire à l’occupant, et nous mêler à la population. Par beau temps, la place devant la salle des fêtes du Pont était occupée par les boulistes. On jouait à la « pétanque » et à la « Lyonnaise ».

Pour ce dernier jeu, il fallait beaucoup d’adresse. Léon Reynaud et Bernard, le facteur, étaient les meilleurs tireurs, alors que le gérant de l’agence postale était un excellent pointeur.

Par le journal, nous apprenons, un jour, qu’il y avait un match de football à Chabottes. Comme René et moi, nous pratiquions ce sport, nous décidons d’y aller. A pied, nous rejoignons Chabottes en passant par Chabottonnes. A la mi-temps nous nous mêlons un peu aux quelques jeunes qui s’exercent à marquer des buts.

Bientôt, le capitaine de l’équipe Monsieur Telmon, l’instituteur du village, nous voyant jouer, fait sortir deux de ses joueurs, et René et moi, nous rentrons dans l’équipe. Sans aucune prétention, nous étions les meilleurs, l’équipe de Saint-Laurent-du-Cros fut battue. C’est ainsi que, chaque fois, quand il y avait un match, nous sommes allés à Chabottes.

Plus tard, grâce à Jean Dao et à Boyer, il y eut une équipe à Pont-du-Fossé dont nous sommes devenus membres avec Louis Audoyer joueur professionnel à Alès, camarade de Raphaël Pujazon, plusieurs fois champion de France de cross et du 10.000 m., Marcel Fabre, Jules Rison, Roméo Gasparro de Prégentil, René Martin et Roger Reynier ces deux derniers du Pont du Fossé, Nicolas, beau-frère du Chef de gendarmerie de Pont-du-Fossé, Joinville et bien d’autres dont je n’ai jamais connu les noms.

Monsieur Roman mettait son camion à notre disposition pour nos déplacements à Saint-Bonnet et à Saint-Firmin, ces deux dernières équipes formées en majorité des jeunes de « Jeunesse et Montagne ».

Nous étions jeunes, ignorant ce que nous réservait le lendemain. Nombreux furent les habitants du Pont et des alentours pour qui ce sport fut une découverte, tout comme fut le jeu de boules et les compétitions de ski pour nous, les gens de l’Est.

Ayant gagné la confiance des jeunes de notre âge, ces derniers nous invitaient à participer à des bals, interdits à l’époque donc clandestins, qui nous menaient aux Ricous, aux Ranguis voire même à Costebelle, lors du mariage d’Auguste Rispaud avec Blanche Escalier de la Palud.

Quant à l’orchestre, c’était un seul accordéon, l’accordéoniste était Armand Givaudan des Ranguis un vrai as, mais une ou deux autres fois, ce fut « notre » André Meyer.

Histoire très cocasse, en rentrant un soir à la cure et ne voulant pas réveiller l’abbé, ni Pierre Poutrain, nous nous déchaussons et avec beaucoup de précaution montons l’escalier pour accéder à notre chambre, catastrophe l’accordéon d’André s’ouvre juste devant les chambres de l’abbé et de Pierre ! Le lendemain matin, nous redoutions des remontrances de leur part, ce fut comme chaque matin, Pierre nous réveilla en disant ; « Il est l’heure !».

Le dimanche nous faisions aussi des randonnées en haute montagne, montée d’Orcières aux lacs des Estaris, les crêtes de Fressinnières et la descente dans les rochers jusqu’au fond de la vallée de Champoléon pour revenir à Saint-Jean. Une autre randonnée avec départ en fin d’après-midi jusqu’au refuge du Pic du Vieux Chaillol, un peu de repos et en route pour rejoindre le sommet du Vieux Chaillol d’où nous admirons la levée du soleil, quel beau spectacle !

Mais voici aussi l’arrivée de Roger Pontes et de Marcel Kohl, deux jeunes lorrains incorporés de force dans l’armée allemande qui ont réussi à s’évader de leur unité stationnée alors à Lyon et ont trouvé refuge à Prégentil. C’est aussi l’époque où s’installent les maquis des Tourronds commandé par le sous-lieutenant Vollaire et le maquis de Meollion commandé par le sous-lieutenant Rouxel.

Nous, qui logeons à la cure, à Prégentil ou au Garnauds, sommes commandés par le sous-lieutenant Radius. Cette fois ça devient sérieux à côté de notre travail nous faisons des exercices de préparation aux combats futurs. Les armes sortent des grottes au-dessus de la Coche. L’équipe de la cure et celle des Garnauds ont chacune, droit à un révolver « modèle 92 », en supplément !

Un soir, lors de l’émission « Les Français parlent aux Français », à la radio de Londres, un message personnel : « Lamartine est   bien connu / Le chat a un regard oblique » nous annonce un parachutage d’armes. Le lieu prévu se situe au-dessus des Tourronds. Nous montons tous à l’endroit prévu, déception, le parachutage d’armes n’eut pas lieu.

L’entretien de notre champ de pommes de terre aux Rochas (Champoléon), le transport d’armes, le bois nous occupent grâce aussi à l’aide des mulets Bénito, mulet italien, de Coco, ainsi que deux mulets « empruntés » à « Jeunesse et Montagne » d’Ancelle.

Mais voici l’arrivée de la famille Vasseur de Paris, Madame Vasseur étant la sœur de l’abbé et de Pierre Poutrain, les dix enfants, Geneviève la plus âgée, Gilles le plus petit, ainsi qu’une amie de Geneviève.

Avec tout ce petit monde la cure change de fond en comble. Pour faire de la place à cette grande famille nous allons installer nos lits au grenier, certains dans la grange de Joseph MARTIN notre voisin. Tous nous mangeons à la cure, au milieu de la famille Vasseur.

Pas une fausse note, on dirait que nous sommes d’une même famille. Le dimanche après-midi nous faisons des jeux en famille, on a même fait quelques pas de danse grâce à l’accordéon d’André.

Trop vite les vacances touchent à leur fin, les Vasseur rejoignent Paris. Entre temps il y eu la naissance de Laurent, fils de Proto et Monique Demontis. Le baptême eut lieu le dimanche suivant, on sonnait les cloches et tout le monde participait à ce repas de famille.

Les travaux de l’école (terrassement, bétonnage des fondations, maçonnerie en pierre des soubassements) furent exécutés en cette période. Les pierres provenant des rochers à proximité du Pont de Corbières, on avait aménagé une plate-forme de stockage. Les pierres furent chargées sur le camion appartenant à l’entreprise Roman du Pont du Fossé. Lors d’un chargement Pierre Poutrain sans le vouloir nous prouva une fois de plus sa force. Comme d’habitude il prend la plus grande pierre, en marchant sur le bastaing qui donnait accès au plancher du camion le bastaing casse net sous le poids de la charge. Pierre tombe à travers les débris, mais il reste droit comme un chêne avec toujours la pierre dans les bras. Comme dira plus tard le chauffeur Gustave Battier : « Ah ça ! du jamais vu ! ».

C’est aussi Emile Arnaud qui nous quitte pour rejoindre sa famille à Briançon, de même que Marcel Fabre son père ayant été déporté, ce dernier est mort en déportation.

L’été touche à sa fin, un dimanche de septembre 1943, le Commandant Daviron accompagné du Capitaine Frison remet au groupe « Cure de St Jean / Prégentil » le fanion de la croix de Lorraine, le groupe présente les armes. La semaine suivante un détachement du même groupe présente les armes dans les bois au dessus du Pont de Corbières au Colonel Descours, un des chef du maquis du Vercors.

Nous apprenons que le débarquement n’aura pas encore lieu cette année, nous transportons donc nos armes dans une grotte avec l’aide des deux maquis des Tourronds et du Méollion.

Le soir, le père du sous-lieutenant Vollaire (un colonel de réserve) vient nous rendre visite, il nous dit son espoir dans la victoire prochaine et que nous aurions une carte importante à jouer. Les responsables militaires savent qu’ils peuvent faire confiance aux jeunes de l’abbé Poutrain. C’est encore, au mois de septembre, suite à l’affaire Badoglio, les Italiens se battent contre les Allemands qui viennent prendre leur relève. Les troupes italiennes, désarmées et démobilisées montent sur Orcières pour franchir la frontière italienne.

Jusqu’à présent, les Italiens sont restés relativement tranquilles, à part une expédition à Prapic où ils ont arrêté un jeune réfractaire. Nous les Alsaciens, savons que l’Allemand n’a aucune comparaison avec l’Italien. Les Allemands tôt ou tard vont savoir que quelques chose se passe dans le Champsaur.

Le vendredi 12 novembre 1943, René, Armand et moi sommes occupés à l’arrachage des pommes de terre aux Rochas à Champoléon, Pierre Poutrain, Henri et André sont à la coupe de bois aux Chabauds à Orcières. Félix fait la cuisine aux Garnauds en remplacement du couple juif roumain qui nous a quittés.

René Baumann déclare vouloir descendre à Prégentil avec le mulet et la charrette chargée de pommes de terre. Je le lui déconseille, je suis pris par un pressentiment que quelque chose va se passer. Un coup de baguette au mulet « Coco », la charrette part, emmenant René vers son destin.

4 / La grande opération militaire allemande du 13 novembre 1943.

On connaît la suite : dans la nuit du 12 au 13 novembre, les Allemands montent dans le Champsaur, et encerclent Saint Jean. S’ils étaient venus la nuit suivante celle du 13 au 14 novembre, ils nous auraient tous pris puisque Pierre et moi, tous y retournions toujours en fin de semaine pour y passer le dimanche.

Samedi 13 novembre 1943 à l’aube, aux Garnauds, hameau de la commune de Champoléon, entre 3 heures et 4 heures, une circulation inhabituelle et intense de camion se fait sur la route passant près des Garnauds et montant à Orcières. Nous couchons dans une vieille maison dont la fenêtre donne sur la route. Tous les trois, Félix, Armand et moi sommes réveillés. Nous pensons un instant que c’est un convoi allemand, mais habitués au calme de la vallée et sachant l’angoisse qui nous étreint nous restons couchés et peu à peu nous, nous rendormons.

Peu après, madame Galleron, gérante de la cabine téléphonique des Garnauds, vient frapper à la porte, elle nous signale que les Allemands montent vers Orcières et Champoléon, il était alors 6 heures. Nous nous habillons rapidement, tout en tenant un petit conseil : Félix restera à l’orée du bois situé sur la colline derrière la maison d’où il peut voir les routes de Champoléon et d’Orcières. Armand partira en direction d’Orcières prévenir Pierre Poutrain, Henri Parmentier et André Meyer qui se trouvent à la ferme Boisseranc aux Chabauds, commune d’Orcières.

Moi, je me dirige vers Prégentil pour éventuellement les prévenir, ou dans l’espoir de les retrouver. Tout cela s’est passé tellement vite que personne ne pense aux dangers auxquels chacun va s’exposer.

Je me dirige vers le Pont de Corbières et en arrivant à proximité de la route menant à Champoléon, j’entends le bruit d’une moto, je la vois arriver dans ma direction. Pensant que c’est Monsieur Autard, conducteur de travaux à Pont-du-Fossé, qui circule habituellement sur une moto pour faire ses tournées. La moto s’approche, je fais un grand signe avec le bras.

La moto ne s’arrête pas, bien au contraire : ce sont des coups de feu qui claquent, il ne me faut pas longtemps pour comprendre que c’est un side-car allemand et non Monsieur Autard ! Je me jette dans le fossé. Reprenant mes esprits, je cours rejoindre Félix lequel me sert du café préparé dans sa cachette. Nous voulons manger un bout de pain, Félix avait pris soin de monter du ravitaillement dans sa cachette, mais si le café passe, le pain ne descend pas. De notre observatoire, nous voyons malgré la grisaille et le jour levant les camions et les motos monter sur la route de Champoléon et sur la route d’Orcières.

Ce n’est que maintenant que nous nous rendons compte de toute l’étendue du drame qui se joue. Vers 10 heures, Monsieur Jaussaud, de Ruisseau la Cour, et son fils René arrivent par la route avec une charrette tirée par un mulet, ils viennent charger du bois aux Garnauds. Monsieur Jaussaud moitié en patois, moitié en français nous dit « Les boches ont ramassé les jeunes de Prégentil et arrêté l’abbé Poutrain à Saint-Jean. Au Pont ça grouille de boches », il n’en sait pas plus mais continue à injurier ces boches qu’il avait combattus en 14/18.

A midi, c’est plus calme, un convoi descend de Champoléon. Monsieur Moynier, notre voisin des Garnauds, un cantonnier des Ponts et Chaussées, nous dit que les Allemands ont incendié les chalets de Méollion et des Tourronds mais qu’ils n’ont trouvé personne.

Les Allemands ont fouillé principalement la cure aux Borels, interrogé l’abbé Robin, fouillé l’église où pourtant étaient camouflés du matériel, des fusils, et des munitions sous le plancher du clocher.

Vers 15 h, Armand, venant des Chabauds, nous rejoint : les camarades n’ont pas été inquiétés et sont au courant des événements. Rapidement nous sortons notre mulet « Bénito ». Pendant qu’Armand fixe le bât, Félix et moi nous ramassons tout le ravitaillement, nous partons tous en direction d’Orcières, en passant par le bois en contre-bas de Serre-Eyraud, à l’instant même où les derniers Allemands descendent sur la route d’Orcières.

En fait, les Allemands ne sont pas montés jusqu’au centre d’Orcières, mais seulement jusqu’au hameau des Tourrengs afin d’attaquer Méollion à revers. De ce fait, Armand en montant à Orcières, le matin, avait trouvé des Allemands en position sur le pont enjambant le torrent au bas de ce hameau, ce qui l’obligeait à traverser l’eau pour rejoindre l’autre rive.

Nous rejoignons donc Pierre Poutrain, Henri et André à la ferme Boisseranc aux Chabauds où nous passons la nuit. Pierre demande à chacun de nous de garder son calme et quelle décision chacun compte prendre. Félix désire retourner à Pont-du-Fossé et, dès le calme revenu, rejoindre la Provence. Armand l’accompagne tout en nous promettant de nous rejoindre. Quant à Henri, André et moi, nous décidons de rejoindre les rescapés de Méollion repliés dans les chalets au-dessus de Merlette. Pierre restera encore aux Chabauds pour partir en un autre endroit, tout en gardant le contact avec nous.

5 / De novembre 1943 à avril 1944, errance dans le Champsaur.

Après deux jours passés à Merlette, l’ordre arrive de quitter ces lieux, les Allemands conscients de ne pas avoir raflé tout le monde projetteraient une deuxième expédition dans le Champsaur, c’est ce que le sous-lieutenant Rouxel nous explique. Il faudra donc se disperser, « faire le mort » pendant une période plus ou moins longue.

Notre trio : Henri, André et moi, se retrouve donc à nouveau à la recherche d’un gîte. Pensant que Pierre est aux Chabauds, nous décidons d’aller le rejoindre. Monsieur Boisseranc nous déclare que Pierre a quitté les Chabauds à midi sans dire où il comptait se rendre. Sans perdre de temps nous passons aux Audiberts où on nous signale son passage. La région est couverte d’une épaisse couche de neige et toute trace est vite effacée. Nous continuons notre marche en longeant le bas de la Grande Autane (NDBD : ce  chemin va de  Serre-Eyraud aux Audiberts. Le lieu-dit « Les Veyrets », se trouve sur ce chemin, proche de Serre-Eyraud).

Fatigués, harassés, le moral bien bas, nous tombons, à la fin de la journée, sur un chalet (probablement au Veyret) où nous comptons passer la nuit et une surprise nous attend : à l’intérieur du chalet, Pierre était couché et il attendait le matin pour continuer sa route.

Toujours la même question : « Avez-vous des nouvelles ? ». Comme nous sommes quatre, Pierre propose de reprendre la route, tout de suite, en profitant de la nuit. C’est ainsi que nous arriverons à l’aube à Chaillol. Un bon café, du pain, fromage, du lard nous attendent, et puis brisés par la fatigue, nous nous couchons dans la grange. Nous ne nous réveillons que le soir.

Après deux jours passés à Chaillol et avoir repris des forces, tous trois, nous décidons de retourner dans la région de Saint-Jean. Pierre est d’accord, lui, il continuera son chemin tout seul, il « fera le mort » dans une autre région, avec la promesse de nous retrouver très bientôt.

Nous nous embrassons avec émotion, André et Henri, ne devaient plus revoir Pierre Poutrain ; moi, j’aurai encore cette chance quelque temps avant son arrestation (je relaterai ces retrouvailles plus loin).

La route nous mène au hameau du Frêne où demeurent Jean Ariey et Pierre Espitalier (les anciens bûcherons du Palastre, de décembre 42) et nous passons la nuit dans la grange de Jean.

La mère de Jean nous implore de quitter les lieux par peur d’une perquisition allemande. Nous allons donc retourner à Pont-du- Fossé et tombons sur le facteur Bernard qui effectue sa tournée.

Ce dernier nous dit d’aller chez lui : « Dites à ma femme qu’elle vous donne à manger, quant à l’endroit pour coucher, et bien vous coucherez dans un appartement à côté du mien, dont les propriétaires sont actuellement à Marseille et ne montent au Pont qu’en été, ce sont des parents à la famille Lucien Faure marchand de vins. Quant à moi je préviendrai Armand et Félix qui sont chez Templier et au café du centre « chez la Marraine».

Dans le courant de l’après-midi Armand, Félix, Disdier, (NDBD : très probablement Joseph), de Champincarles ainsi que Louis Audoyer, sont venus nous rejoindre. Louis Audoyer, footballeur d’Alès, marié à Georgette Jaussaud de Ruisseau-la-Cour, ne pouvant pas voir les Allemands est venu se réfugier avec son épouse au pays de cette dernière. Félix (Nom de famille inconnu) porte mon vieux costume de dimanche, il a sorti pas mal d’affaires de Prégentil. Il me rend mon costume et nous apporte vêtements, chaussettes, chemises, linge de rechange, chaussures que les Allemands ont laissé sur place.

Malheureusement, mon argent, environ 14.000 F, que j’avais laissé à Prégentil, argent que mes parents m’avaient donné lors de mon évasion, ainsi que la prime d’engagement ont disparu !

Malchance, c’était la première fois que j’avais laissé cet argent à Prégentil, le lundi avant de monter aux Garnauds : ça n’a pas d’importance ! j’ai encore 500 F. en poche et j’ai la vie sauve, je suis libre !

Comme prévu Félix nous quitte pour retourner chez lui. Armand trouve refuge chez Templier au Pont, mais le soir, il couchera chez Pourroy à Costebelle. André ira chez Disdier à Champincarle, Henri restera chez Bernard, le facteur, alors que moi j’irai chez Louis Audoyer. Nous passerons Noël et le nouvel an en famille.

Début janvier, Henri et moi rencontrons l’abbé Ollivier, curé de Saint-Nicolas, il nous invite à venir coucher chez lui, pour la nourriture, il en parlera aux fermiers de Saint-Nicolas.

C’est ainsi que nous sommes invités à la table dans certaines fermes de la Coche, aux Richards, aux Ranguis, à Ruisseau-la-Cour, aux Foulons, aux Ricous sans oublier les nombreuses familles au Pont-du-Fossé, dont je ne citerai pas les noms ayant peur d’en oublier.

Au début du printemps nous aidons les paysans. C’est ainsi que je suis principalement chez Givaudan aux Ranguis, alors que Henri est chez Firmin Givaudan aux Ricous. Armand est tout d’abord chez Justin Pourroy à Costebelle, puis chez Joseph Pourroy aux Arieys. André passera l’hiver chez Disdier, à la ferme Champincarle.

6 / Avril 1944, enfin, de nouveau au maquis !

C’est au début avril que je rencontre le commandant Daviron accompagné du Capitaine FRISON. Je leur demande de nous faire signe s’ils ont besoin de nous. Quelques jours plus tard nous recevons l’ordre de monter dans un chalet aux Rochas (Champoléon). Arnaud, André, Henri et moi, nous passons tout d’abord à la cure de Champoléon où Baudel, l’Abbé Robin ainsi que Monsieur Bidault (ce dernier sera nommé Maire de Gap après la libération) sont présents.

Nous prenons possession de l’armement et des munitions, nous montons aux Rochas. Le lendemain Baudel, alias Capitaine Conan, l’abbé Robin, Armand et moi recevons mission de fournir les armes nécessaires à la trentaine de civile d’Ancelle.

Nous chargeons les fusils dans le coffre de la voiture conduite par l’abbé Robin. Pour rejoindre Ancelle nous faisons un détour par le Pont-de-Frappe. A l’entrée d’Ancelle, un troupeau de vaches nous oblige à s’arrêter, à notre grande stupeur nous apercevons les Allemands en train de perquisitionner.

Notre chauffeur donne « plein gaz » et nous traversons le village où, de part et d’autre de la rue, se trouvent des Allemands en position qui nous arrêtent.

Armand et moi sommes assis sur la banquette arrière avec un pistolet sous chaque pied. Baudel, plein de sang froid, descend de voiture montrant aux Allemands un papier qui indiquait qu’il faisait partie de la police économique et qu’il avait mission de contrôler le camion laitier qui venait de passer le barrage.

L’un des Allemands jette un regard vers l’arrière de la voiture. Baudel saute dans la voiture, l’abbé Robin démarre surprenant les Allemands qui se rendent maintenant compte à qui ils ont à faire. Nul doute que les Allemands qui nous ont vu installés dans la voiture savaient que nous étions armés. Nous sommes surpris qu’ils ne nous tirent pas dessus, d’ailleurs nous étions prêts à toute riposte, un side-car nous poursuit jusqu’à l’entrée de Saint-Léger, nous l’avions échappé belle !

L’après midi du même jour, Armand charge du fumier sur une charrette, camoufle les armes sous le fumier, attelle le mulet de Joseph Pourroy des Arieys et transporte les armes à Ancelle. Arrivent aux Rochas Ernest Reitter instituteur originaire de Colmar ( Alsace), Rodolphe dont j’ignore le nom de famille, originaire de Paris et logeant au café Reynaud à Pont-du-Fossé, Roche de Gap, ancien caporal clairon au 159ème RIA à Gap.

Un soir, venant de chez Givaudan aux Ranguis et accompagné par Léopold Givaudan qui voulait rendre visite à Firmin Givaudan aux Ricous, nous rencontrons Pierre Poutrain marchant sur la route non loin de la ferme de Jean Mayol, (non loin du chemin menant aux Ricous). Ayant discuté avec Monsieur Chevalier, entrepreneur en maçonnerie au Pont, ce dernier m’avait dit : « Au cas où tu rencontres Pierre Poutrain, dis-lui que la bicyclette l’attend ». J’en fis part à Pierre, très content, mais surpris à la fois de me revoir, il m’a demandé de donner le bonjour aux camarades et que bientôt nous serions à nouveau libres, alors que lui avait encore un long chemin à faire cette nuit.

Après une dernière poignée de main, il continua sa route en direction du Pont de Corbières, ce fut la dernière fois que je le vis. La bicyclette, il l’avait prise à son passage, à Pont du Fossé.

Début juin, mariage de François Sarret, des Foulons, la semaine suivante Germain Givaudan, gendarme, se marie. Nous restons aux Rochas jusqu’au 10 juin où nous recevons l’ordre de quitter Champoléon, destination les chalets situés de l’autre côté de la grande Autane, dans une petite vallée menant vers Ancelle.

Le premier chalet est occupé par le Commandant Daviron, le Capitaine Frison et le Capitaine Tortel. Nous nous installons dans un chalet un peu plus loin au bord d’un torrent. Armand est resté à Champoléon avec Baudel, ils demeureront à la cure quelques jours. Notre groupe grossit de jour en jour avec l’arrivée du sous-lieutenant Vollaire et de nombreux jeunes Gapençais, du sergent-chef Chabaud. Commence alors l’instruction, tirs au F.M., au fusil, à la mitraillette STEN, fabrication de grenades, etc. On nous apprend aussi que notre ami à nous tous, Pierre Poutrain a été fusillé le 19 juin à Gap.

Fin juin le Commandant Hermine accompagné d’un groupe de maquisards venant du Vercors arrivent au Pont et s’installent au café Reynaud. On raconte que ce sont des miliciens.

Armand, sans en avertir personne, quitte Champoléon avec comme seule arme un révolver et deux grenades et rentre au café Reynaud. Il se rend vite compte que ce ne sont pas des miliciens mais bel et bien des maquisards !

Le commandant lui demande de s’approcher et lui demande quel est son chef et d’où il vient et le commandant prend Armand dans son groupe. (Armand nous rejoindra seulement lorsque nous monterons dans le Queyras). Le commando Hermine s’installe aux Borels, puis à Orcières, mais se déploiera dans le Dévoluy et dans le Valgaudemar. Il participe aussi aux parachutages d’armes destinées aux différents maquis de la région, puis, plus tard, fait sauter le pont de Savines afin de couper la route entre Gap et Briançon.

Il faut dire que la population fut pour les maquis d’une aide précieuse. Principalement le gendarme ROBIN et la brigade du Pont-du-Fossé qui fut infatigable, circulant à moto le jour et de nuit assurant des liaisons entre les différents maquis.

Un dimanche du mois de juin, un chauffeur de l’entreprise de cars d’Orcières nous fait savoir qu’il doit conduire son car qui a été réquisitionné à Gap. Baudel, Armand, Henri et moi montons, (en accord avec le chauffeur !), une embuscade dans la montée du Col de Manse. Nous montons dans le car et lui faisons faire demi-tour. En passant à la Plaine nous croisons une voiture occupée par des miliciens en uniforme. Nous étions armés de mitraillettes, il aurait été facile de les abattre mais nous avons pensé aux représailles qu’aurait encouru la population.

L’occupant réquisitionne aussi du bétail chez des fermiers du Champsaur. Nous interceptons aussi le camion transportant les bêtes entre Pont-du-Fossé et la Plaine de Chabottes. Les fermiers viendront récupérer leurs bêtes. Nous interceptons aussi un camion laitier du côté de St-Laurent-du-Cros, pour lui prendre un fût d’essence. Le chauffeur reçoit un certificat de paiement établi par la Résistance pour qu’il puisse, à nouveau, toucher un autre approvisionnement

A la tombée de la nuit du 10 juillet sous les ordres du Capitaine Tortel et du sergent-chef Chabaud, notre groupe d’environ 25 maquisards quitte Ancelle et se met en route pour rejoindre Molines-en-Champsaur.

Un curé qui sera jusqu’à la libération notre aumônier (on nous a dit qu’il est curé de Rochette) vient se joindre à notre groupe. Quelques jours avant le 17 juillet, nous tendons une embuscade sur la route Napoléon du côté de Chauffayer mais aucun convoi allemand ne passe et nous retournons à Molines.

7/ L'embuscade de LAYE.

Le 17 juillet, en fin de matinée un agent de liaison venant de Gap en moto nous signale qu’un détachement allemand accompagné par la trop fameuse traction noire de la Gestapo est monté dans le Champsaur, du côté de St-Bonnet.

Le lieutenant Curtet, (alias Martial), qui a pris le commandement de notre groupe décide de monter une embuscade. On demande des volontaires : Henri Parmentier et moi-même répondons présents. André Meyer, malade, reste à Molines. Armand Hengy, lui, est en mission avec Baudel, à Champoléon.

C’est avec un camion laitier réquisitionné que nous rejoignons Saint-Laurent-du-Cros. Le groupe dont je fais partie, avec Henri Parmentier, prendra position sur la butte à proximité du cimetière de Laye (emplacement où se trouve désormais le monument de la Résistance). Un autre groupe prendra position sur la butte d’en face, le troisième groupe sera en embuscade vers le Pont-de-Frappe, le quatrième groupe au Col de Manse.

Il est environ 15 heures lorsque nous entendons le crépitement d’une mitrailleuse : on dit que ce sont des gendarmes des Barraques qui accrochent le convoi allemand !

C’est ainsi que l’ennemi, averti du danger, arriva à notre hauteur en formation de combat. C’est l’accrochage et non plus l’embuscade. L’ennemi met une mitrailleuse en position en bordure de la route et ouvre le feu. Des grenades tirées de fusils lance-grenade arrosent notre groupe en position, du côté du cimetière. Nous ripostons, tuant le tireur de la mitrailleuse ainsi que celui qui le remplace, la fusillade continue, nous ignorons que notre groupe est en train d’être encerclé par un détachement ennemi venant de la direction de Gap.

Lorsque le lieutenant Curtet donne l’ordre de décrocher, il est déjà trop tard. Le jeune Amédée Para de Gap (jeune scout) se porte volontaire pour avertir le groupe de l’autre côté de la route et qui n’a pas été accroché, ses dernières paroles furent : « Si je réussis cette action ça sera la plus belle action de ma vie » (phrase citée dans sa citation de la croix de guerre avec palme à titre posthume). Amédée Para sera abattu alors qu’il s’apprêtait à passer la route. Henri Parmentier trouvera la mort à mes côtés ainsi que Roger Ponzini. Vallon a été tué de l’autre côté du cimetière, côté Gap. L’ennemi pour se venger incendiera des maisons et granges de Laye et emmènera le bétail.

De toute évidence le lieutenant Curtet aurait dû se rendre compte plus tôt que l’embuscade était vouée à l’échec, vu que l’ennemi était sur ses gardes cherchant des angles morts pour se mettre à l’abri. Il n’était pas habituel d’engager le combat de front contre un ennemi supérieur en nombre. La tactique du maquis était de harceler l’ennemi en lui infligeant le maximum de pertes sans s’engager dans trop de risques pour ses propres troupes.

En ce qui me concerne, j’ai eu beaucoup de chance de m’en sortir. C’est dans le bois du côté du Pont-de-Frappe que je tombe sur des trentaines civiles dont celle du Pont-du-Fossé. Louis Audoyer me serre dans ses bras, c’est à lui le premier que j’apprends la mort de Henri Parmentier.

Au loin, nous apercevons une grande fumée provenant de Laye.

Nos quatre morts furent enterrés le lendemain au cimetière de Saint-Laurent-du-Cros. Henri Parmentier, comme déjà dit était originaire de Commercy (Meuse), Roger Ponzini originaire de Marseille a fait des études dans l’espoir de devenir officier de la marine marchande. Il avait eu connaissance du maquis lors de sa visite à son oncle en traitement à la clinique de Bonnedonne à Saint-Jean.

Le père de Roger est venu au Pont quelques jours après, accompagné par un homme de grande taille, chauve, son nom : Dusserre. Il a demandé à parler à un camarade de son fils afin de se faire raconter les derniers instants de son fils. On a fait appel à moi, j’ai répondu à toutes les questions qu’il m’a posées.

Monsieur Ponzini a été très courageux, lui qui venait de perdre son fils unique.

Vallon, originaire de Gap, fils d’un professeur, carrière qu’il avait choisi aussi.

Amédée Para, de Gap, orphelin de père, sa mère tenait une bonneterie mercerie à Gap. Ainsi prit fin ce drame.

8 / Retour au maquis d'Ancelle puis à celui de Champoléon

Le soir même du 17 juillet, nous rejoignons le maquis dans les chalets au fond d’Ancelle que nous avions quittés le 10 juillet où nous restons une dizaine de jours, exercices de combats, embuscades, liaison avec le maquis de Réallon de l’autre côté de la montagne sur les hauteurs de Savines.

Nous rejoignons alors Champoléon, l’effectif en maquisards grossit, tous les hameaux sont occupés par le maquis. François WIPF, un Alsacien originaire d’Ensisheim (au nord de Mulhouse), évadé depuis Berlin, vient nous rejoindre. Notre commando s’installe aux Fermonds sous le commandement du sous/lieutenant Vollaire. Le P.C. s’installe aux Borels. Champoléon est devenu un vrai camp retranché !

A hauteur du Pont de Corbières de l’autre côté du Drac (côté Pont du Fossé), la route est barrée, on a installé des chicanes avec des grosses pierres. Personne n’y pénètre sans contrôle. Les armes automatiques sont en position dans les rochers surplombant la route. Une pancarte est fixée avec l’inscription « Ici commence le pays de la liberté ».

Un officier américain, Mac Intosh, nous fait l’instruction, nous apprend l’utilisation des armes parachutées. Le 15 août, un grand rassemblement des trentaines civiles du Champsaur a lieu. Le garde forestier Fromaget, un gros bonhomme, est chef de la trentaine de Pont-du-Fossé, un bonhomme, électricien de métier, est chef de la trentaine de Saint-Laurent-du-Cros). Notre commando fait une démonstration d’attaque avec tirs réels et avec passage du Drac à hauteur des Fermons.

Le commandant Daviron décore alors à titre posthume de la croix de guerre avec palme les quatre morts de Laye. Tout le monde présente les armes, la sonnerie aux morts est exécutée par le caporal Roche, cérémonie très émouvante que je ne n’oublierai jamais.

Le lendemain deux Allemands sont faits prisonniers du côté du Col Bayard sont affectés à notre groupe, il feront « les pluches » ! Deux autres Allemands, originaires de Pologne, désertent du poste allemand du Col Bayard : tous deux demandent à se battre à nos côtés.

C’est aussi l’époque où nous faisons connaissance avec un homme de grande taille, il déclare avoir simulé une panne à son camion dans la montée du Col Bayard, côté Gap, un agent de la Gestapo passant par là s’approche du camion pour voir ce qui se passe, l’homme aurait tué l’Allemand avec une clé anglaise.

Plus tard, après la libération de Gap on nous apprendra que cet homme marchand de chevaux, demeurant à Gap, a été arrêté : c’était un agent de renseignement à la solde de la Gestapo !

Le bruit court que ce sera bientôt notre heure pour combattre : les alliés ayant débarqué sur les côtes de Provence.

9 / La libération de Gap.

Le samedi 19 août, vers 15 heures, des camions viennent nous prendre, nous traversons les chicanes du Pont de Corbières, un petit arrêt au Pont-du-Fossé. Nous repartons jusqu’à Saint-Laurent-du-Cros, nous descendons des véhicules, l’aumônier nous demande de nous agenouiller pour une prière et donne la bénédiction.

Nous savons maintenant que nous sommes désignés pour les combats de la libération de Gap. Nous nous mettons en marche en contournant le Col Bayard toujours occupé par un détachement allemand. Dans la nuit, nous arrivons à Rabou. Un petit repos, puis de bonne heure nous montons au Pic de Charance. C’est le dimanche 20 août 1944, il fait un temps splendide. La ville de Gap s’étale en bas, depuis novembre 42, je ne l’avais plus revue !

Les officiers, le capitaine Tortel, le sous/lieutenant Vollaire nous donnent les premières instructions, le cœur de chacun de nous bat très fort, rien ne nous arrêtera dorénavant.

Un coup de sifflet, encore des ordres, un grand cri sort de toutes les poitrines, c’est le signal de l’attaque, nous dévalons les pentes de Charance, nous tirons sur les Allemands en fuite qui ne ripostent que faiblement.

Nous arrivons à Puymaure où nous rejoignent d’autres groupes de maquisards. Les premiers obus américains tombent. Nous continuons notre progression, nous passons la ligne de chemin de fer et pénétrons dans le centre de la ville, les Allemands se rendent en masse et sont rassemblés sur la grande place, les chars américains font leur entrée à Gap. Toute la population de la ville applaudit, c’est la folie, on s’embrasse : voilà l’heure tant attendue de la Libération.

Dans la nuit, on nous annonce que les Allemands reviennent par le Col Bayard. Le matin, de bonne heure, notre commando sera l’infanterie portée. Nous montons sur les chars VS, quelques patrouilles partent en reconnaissance de part et d’autre de la route Napoléon jusqu’à Chauffayer. Nous revenons vers le Col Bayard où nous cantonnons dans une ferme pendant deux jours, ce qui n’a pas l’air de plaire à tout le monde alors qu’à Gap c’est la fête !

Nous retournons à Gap et cantonnons à la caserne Desmichels pour un repos bien mérité. Nous avons alors la joie d’assister au passage de l’armée française, le 4ème régiment de tirailleurs marocains monte vers Briançon, ville que les Allemands avaient reprise aux troupes américaines.

10 / La libération de Briançon

Nous-mêmes,  partons pour le front de Briançon. Nous sommes en position non loin de Puy-Saint-Pierre. Le 5 septembre à l’aube, un détachement de notre groupe fait une reconnaissance à Puy-Saint-Pierre, accrochage, nous déplorons un mort, Chaumette, originaire de la région Lyonnaise.

Le même soir l’artillerie française tire sur le village, le village est en feu, le 6 septembre, à l’aube, c’est l’attaque de Briançon. Nous avançons avec le 4ème R.T.M. Nous rentrons à Briançon par le quartier Sainte-Catherine. Sous le tir des mortiers et armes automatiques, nous progressons jusqu’au Champ-de-Mars où toute avance est stoppée par les tirs ennemis provenant des forts du Château et de la Salette. Nous partons à l’assaut en traversant la place du château, passant par une porte avec un pont levis en bois jusqu’au pied du fort. Côté de la rue des gargouilles, un sous/lieutenant du 4ème R.T.M. est tué en voulant rentrer dans le fort, un adjudant est blessé.

Notre section, commandée par le sous/lieutenant Vollaire, s’en sort avec beaucoup de chance : pas de blessés ou de morts ! Le soir, nous attaquons le Fort de la Salette mais les Allemands profitant de la nuit, ont évacué le fort. La nuit, nous la passons dans une école à Briançon et le matin nous montons au fort des Trois têtes où nous restons deux jours, l’artillerie française tire sur le fort italien, le Chaberton. Le 9 septembre, tirailleurs, goumiers et maquisards participent au défilé en l’honneur de la libération de Briançon.

11 / Dans le Queyras

Nous redescendons à Embrun puis remontons à Château-Queyras, dans le fort. Fin septembre nous prenons position à Aiguilles dont la population a été évacuée. Le jour nous subissons des tirs de mortier ; les Allemands occupent les hauteurs autour du village, la nuit venue, ils viennent nous harceler, nous ripostons avec nos armes automatiques installées aux fenêtres ainsi que dans le clocher.

Puis notre section (S/lt Vollaire) part en reconnaissance dans la nuit vers Abriès, nous restons 24 heures sur les hauteurs sur le côté gauche d’Abriés.

Le village est évacué, mais beaucoup de maisons ont été incendiées ou détruites par l’artillerie allemande.

12 / La brigade Alsace-Lorraine

Fin octobre c’est la relève, nous redescendons sur Embrun. Nous faisons maintenant partie du l1ème B.C.A. dont le chef sera le Commandant TERRASSON.

On nous communique une note invitant les Alsaciens, s’ils le désirent, à rejoindre la « Brigade Alsace-Lorraine ». Armand, André et moi avec deux autres Alsaciens : François WIPF et Edouard MULLER, nous faisons immédiatement notre demande de mutation. Notre but suprême, c’est de libérer notre chère province d’Alsace.

Mais avant notre départ nous montons encore dans le Champsaur pendant une journée retrouver nos amis, leur dire une fois encore toute notre reconnaissance pour toutes les aides que cette magnifique population nous a si gentiment accordées dès notre arrivée en novembre 1942.

Nous quittons donc avec beaucoup d’émotion cette belle vallée, un dernier regard vers le Palastre, Saint-Jean et son clocher avec le ferme espoir que nous nous retrouverons après la guerre.

Nous ne parlons pas beaucoup, nos pensées vont vers les familles REYNIER, PAPET, FAURE, TEMPLIER, JAUSSAUD, la marraine du café du centre, DAO, BATTIER, ROMAN, CHEVALIER, EYRAUD le garde forestier, sa femme tenait un salon de coiffure, ROUSSIN, JOUGLARD, MARTIN, GALLERON, VILLARD le boulanger, AUTARD, REYNAUD, BERNARD, POURROY, DISDIER (de Champincarle), SARRET des Foulons, DEGRIL et principalement JAUSSAUD de Ruisseau-la-Cour, GIVAUDAN, LAUZIER, COLTELLI des Ranguis, Antoine TARASCONI, le cordonnier et sacristain de St-Jean, BONNET, RISPAUD, POURROY de Costebelle, POURROY des Arieys, l’abbé OLIVIER, curé de St-Nicolas, et les fermiers de La Coche, des Richards, Firmin GIVAUDAN des Ricous et bien d’autres.

A Gap nous recevons nos papiers pour rejoindre CLERMONT-FERRAND notre lieu de rassemblement, puis nous partons rejoindre la 1ère armée française du côté de Belfort. Armand et moi aurons droit à une permission spéciale, revoir Hirsingue notre village enfin libéré.

Nous savons que nous ne retrouverons pas nos parents déportés en Allemagne en représailles suite à notre évasion et ignorons s’ils sont encore en vie. On nous demande des nouvelles de René (BAUMANN)…que pouvions-nous leur répondre, nous l’ignorions nous aussi, mais nous redoutions le pire.

Le lendemain du nouvel an 1945, nous sommes en alerte. Nous montons dans les camions (G.M.C.) contournons la poche de Colmar en passant par les Vosges pour arriver à l’aube au front au Sud de Strasbourg. C’est à dire côté Nord de la poche de Colmar. Les Allemands contre attaquent à la fois dans les Ardennes et en Belgique ainsi que dans le Nord de la poche de Colmar.

L’hiver est particulièrement rude, la plaine est couverte d’une épaisse couche de neige, Colmar est libéré le 2 février 1945, quelques jours plus tard la poche de Colmar a fini d’exister, il n’y aura plus d’Allemands en Alsace.

Début avril, c’est l’attaque en Allemagne, nous passons le Rhin à Germersheim dans le Palatinat, puis Bruchsal, Karlsruhe, Rastatt, Baden Baden, la Forêt Noire, Donaueschingen, le Danube est passé, la région de Constance.

13 / Enfin, la victoire !

Nous voici au 8 mai 1945, c’est la fin de la guerre, une joie profonde dans nos cœurs. Pour nous les Alsaciens nous pensons à nos parents et familles déportées. Armand et André revoient leur famille fin mai, elles étaient déportées dans le Wurtemberg du côté de Stuttgart. Détails émouvants : les parents d’Armand et ceux d’André étaient ensemble en déportation, sans se douter que leurs deux fils étaient ensemble, eux aussi : drôle de coïncidence, quand même !

Pour moi, c’est seulement le 2 juillet 1945, qu’un télégramme me parvient : « Parents rentrés venir de suite », c’est la fin du cauchemar, mes parents ainsi que mon frère étaient déportés dans un camp en Saxe, à Grosshennersdorf, non loin de la Tchécoslovaquie, ils ont été libérés par les Russes. Je leur écris que je n’ai pas congé avant fin juillet, car le 14 juillet, je dois participer au défilé de la victoire à Paris, avec un détachement de notre bataillon.

Nous restons en occupation non loin du lac de Constance.

René est rentré de déportation, il pèse 35 kg. C’est un mort vivant que je retrouve à l’hôpital de Mulhouse. Inutile de dire notre joie et notre émotion, nous avons tellement de choses à nous raconter, ce qui c’est passé entre le 13 novembre 1943 et juillet 1945. Le même jour, je retrouve mes parents et mon frère. J’ai une permission de 14 jours, je reste 21 jours, tant pis si on me punit. Le capitaine à mon retour est assez compréhensif.

André est démobilisé en novembre 45, Armand et moi en février 46.

14/ RETOUR DANS LE CHAMPSAUR.

C’est en juillet 1946, qu’Arnaud, René et moi, nous revenons dans le Champsaur. Quelle joie en descendant du car : nous retrouvons avec émotion l’abbé POUTRAIN mais aussi les parents d’Henri PARMENTIER.

Le 17 juillet, l’abbé POUTRAIN célèbre une messe pour le 2ème anniversaire de la mort d’Henri. L’après-midi, tous ensemble, nous allons sur la tombe d’Henri au cimetière de Saint-Laurent-du-Cros. Le lendemain nous sommes tous invités à la table de Lucien FAURE, le maire.

Le samedi, nous assistons au mariage de Roger REYNIER et de Jeannette DAO, le dimanche avec Jean DAO nous rejoignons la noce dans un restaurant de la Plaine de Chabottes, nous dansons, c’est notre premier bal non clandestin !

Pour nous dans le Champsaur, quelle soirée !

A ma connaissance au maquis de Champoléon en 1944, mais dans un autre groupe, il y avait aussi : ROUSSIN, Martin PECCO, René MARTIN, René PAPET, Jean GIVAUDAN, NICOLAS, ROUX. J’en ai certainement oubliés.

Le maquis de Champoléon faisait partie de l’A.S ( Armée Secrète) qui en 1944 devint O.R.A (Organisation de la Résistance Armée) dont le chef était  le commandant DAVIRON,  chef militaire F.F.I pour le département des Hautes-Alpes. Son adjoint était le Capitaine Jean FRISON, ce dernier prit le commandement du secteur F.F.I. et F.T.P. (Francs Tireurs et Partisans) du  Briançonnais et du Queyras. Le commando Hermine à part, les autres commandos stationnés à Champoléon étaientplacés sous les ordres du capitaine TORTEL.

Notes de Bernard Delafoulhouze.

Je ne suis pas arrivé à trouver le nom de famille de Félix XXX, 3ème réfractaire du S.T.O venant de Marseille.

Orthographe des lieux : Méoullion, petit hameau au-dessus des Borels, à l’ouest, s’écrit aussi Méollion. Méoullion est la vieille orthographe teintée de patois dans lequel le O se prononce OU.

Les chalets du TOURROND, au-dessus des Borels, à l’Est sont parfois appelés Les Tourronds.

Le hameau orthographié « Le Freyne » est le hameau « Le Frêne », à l’Ouest de Saint-Jean, au-dessus du lotissement Plein-Soleil.

Léon SPECKLIN fait plusieurs fois allusion à la ferme DISDIER à Champincarle qui était devenue un refuge de maquisards. L’un des fils DISDIER, prénommé Joseph, avait 21 ans en 1943, il a dû être requis pour le STO ! Joseph est donc devenu réfractaire et maquisard. J’ai un peu connu Joseph DISDIER, au tout début des années 1970, quand je venais de faire ériger mon petit chalet à Plein-Soleil. Joseph est mort en 1974, terrassé par une crise cardiaque. C’était un très brave homme.

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