Ma Déportation d’Emile Escalle

Texte donné par Jean-Pierre Eyraud

Ces quelques pages écrites cinquante ans après le retour, sans rentrer dans les détails des brimades journalières, apprendront à ceux qui voudront bien les lire, ce que fut l’enfer de la déportation.

– Préliminaire –

Emile ESCALLE né le 6 février 1922 au Hameau des Combes dans la commune de Saint-Bonnet, nous raconte une déportation tragiquement ordinaire. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler comment on a pu en arriver là, comment un tel fait a pu se produire.

Au départ il y a l’installation du nazisme en Allemagne, en 1933. Hitler avait exposé ses théories dans un livre « Mein Kampf » – « mon combat » et à la grande surprise de la plupart des Européens d’alors, il les applique. L’idée centrale du nazisme, c’est qu’il existe une race supérieure, la race aryenne, et que celle-ci est faite pour dominer Ce monde. Toutes les autres races Humaines sont inférieures et certaines sont même condamnées à disparaître. Les Juifs, les tziganes, les Slaves doivent être supprimés.

Dès 1939 il entreprend la réalisation du grand Reich qui devait durer 1000 ans : remilitarisation de la rive gauche du Rhin, « fusion » avec l’Autriche, annexion de la Tchécoslovaquie. En France et en Angleterre, les peuples et Ces gouvernements veulent la paix avant tout et vont de capitulation en capitulation devant Ces coups de force nazis. Finalement après l’invasion de la Pologne en septembre 1939, Ce Royaume Uni et la France déclarent la guerre à l’Allemagne nazie. Chamberlain, premier ministre de sa Majesté ouvre enfin Ces yeux et déclare que Monsieur Hitler n’est vraiment pas un gentleman !

Deux blocs sont donc face à face. Les Nazis qui veulent conquérir le monde, et « les grandes démocraties » qui ne rêvent que de paix et de tranquillité.

(De septembre 1939 à mai 1940, les Nazis écrasent la Pologne. Les alliés ne bougent pas, l’U.R.S.S. en vertu du pacte germano soviétique, participe au dépeçage de ce malheureux pays.

En mai 1940, Hilter attaque sur le front Ouest. En un mois l’armée française est détruite. Contrairement aux affirmations des Pétainistes, la défaite n’est pas due à une infériorité de notre armement, mais bien à notre manque de combativité, notamment au niveau de notre Etat Major. Nos stratèges étaient prêts à soutenir une guerre de tranchées (ligne Maginot !) ils ont eu la Blitz-Krieg, utilisant à fond les Blindés et l’aviation.

Fin juin 40 la France à genoux. confie lâchement son destin à un vieillard de 83 ans, le Maréchal Pétain. Depuis Crécy, notre pays n’avait pas subi pareille défaite. Jeanne d’Arc nous avait délivré des Anglais, Pétain était maintenant notre sauveur. Voilà ce que pensait la quasi-totalité des Français en 1940. De Gaulle et une poignée de Français libres n’étaient que l’exception pour confirmer la règle.

Pour Hitler et ses sbires il s’agit de piller le plus efficacement possible ce pays peuplé de dégénérés. Le Nord et les côtes atlantiques sont occupés par la Whermacht (la France payant les frais d’hébergement). Le sud de la Loir constitue la zone libre. Le Maréchal Pétain et son gouvernement s’installent à Vichy.

Mussolini ayant déclaré la guerre à la France le 10 juin 1940, se voit attribuer une zone d’occupation le long de la frontière, en récompense de ses bons et loyaux services !

Les Hautes-Alpes et le Champsaur ont donc connu d’abord l’occupation italienne. Elle fut le plus souvent peu contraignante.

En septembre 1943 après le renvoi de Mussolini, Ces relations germano-italiennes se dégradent, une partie des Italiens rejoindront le camp des alliés. A ce moment-là nous eûmes à subir l’occupation Nazi et toutes ses horreurs. Fn octobre 1943 la Gestapo s’installe à Gap, elle arrête, torture, massacre et déporte. Parmi les Français il y a certes de nombreux résistants mais aussi des collaborateurs et des miliciens, policiers qui travaillent pour la Gestapo. Ce sont ces Français qui font le plus de mal car ils éveillent beaucoup moins de méfiance que les hommes en uniforme vert de gris.

Pour les Nazis le problème numéro 1 de notre région est l’existence des maquis. (De nombreux jeunes refusant le STO, c’est à dire le travail en Allemagne, se réfugient dans les montagnes où ils sont encadrés, entraînés et armés. Ils

constituent une menace permanente pour l’occupant. Lors de ses déplacements la whermacht attache des prisonniers français sur les bords de ses camions et glisse ses soldats au milieu.

La répression contre la résistance est terrible. A tel point que la Gestapo toute à sa lutte contre les Maquisards ne s’est pas intéressée aux Juifs. Dans les Hautes- Alpes de nombreuses familles étaient réfugiées dans nos villages et police nazie aurait pu faire des ravages considérables si elle en avait eu le temps.

La Résistance a donc aussi sauvé de nombreux Juifs.

A quel prix ?

Emile ESCALLE vous le dit dans les pages qui suivent.

Jean-Pierre EYRAUD.

 

Le 17 Juin 1943, les gendarmes de Saint-Bonnet prévinrent ma mère que le lendemain je devais me trouver à la gendarmerie à 6 H 30, pour partir par l’autocar de 7 heures, pour le S.T.O., en Allemagne.

Ma décision de ne pas me rendre en Allemagne travailler pour l’occupant, étant prise depuis longtemps, le matin du vingt juin, je pris la direction de la montagne.

En venant me ravitailler de temps à autre en cachette, je contacte un ami qui appartenait au maquis de Méoullion, dans la vallée de Champoléon. C’est un camp de l’O.R.A. (organisation résistante de l’armée), un des premier maquis des Hautes-Alpes.

Dès les premiers jours de juillet, je mis le cap vers cette résistance organisée (en face se trouvait le camp résistant du Tourrond, commandé par un Gapençais, Jacques Vollaire). Ce groupe d’une vingtaine d’hommes, était commandé par le lieutenant Roussel (Breton d’origine, arrêté en juin 1944 et mort à Neuengamme) et le lieutenant Radius fusillé la même année, route de La Luye près de l’endroit où se trouve actuellement le collège Sud à Gap.

Mes activités consistaient à l’entraînement au maniement d’armes, gardes et déplacements pour se procurer des armes et de la nourriture avec l’aide d’un mulet que nous avions subtilisé à un camp de « Jeunesse et Montagne » (1).

Prévenus d’une prochaine attaque des Allemands, nous nous réfugiâmes pendant quelques jours vers Orcières et de là nous partîmes par

(1) « Jeunesse et Montagne » : Organisation officielle de Vichy où se cachent cependant des résistants.

petits groupes pour Aspres-Sur-Buëch et ensuite Thoux (Aspremont).

Après Noël 1943, ceux qui voulaient partir chez eux pour quelques jours pouvaient le faire. Je revins donc dans le Champsaur pour passer quelques jours dans ma famille, le village étant sûr ; malheureusement je fus aperçu par un garçon du Champsaur, vaniteux et assoiffé d’argent qui travaillait à l’office de placement allemand (je le sus par la suite) et qui collaborait avec Grasset, indicateur de la gestapo. Celui-ci se déguisait en séminariste pour être mieux reçu et recueillir des indications dans son principal secteur, le Champsaur.

Je fus arrêté le 5 juin 1944 avec mes deux frères, Jean et Gaston qui furent libérés deux mois après et deux voisins Pierre et Joseph Dusserre. Pierre n’est jamais revenu de Neuengamme. Je connus ces jours-là la villa Mayoly, siège de la gestapo à Gap, les interrogatoires, les menottes, la prison St-Pierre à Marseille, les poux et les punaises. Quinze jours plus tard on nous transféra à la prison des Baumettes, elle venait d’être terminée, nous en étions les premiers occupants.

A la prison des Beaumettes, je fus placé seul dans une cellule avec un grand T, peint en rouge sur la porte, sans droit à la promenade. A cause de ces mesures spéciales, je redoutais de finir devant le peloton d’exécution. Je me trouvais à la cellule 431, la plus proche du quartier des condamnés à mort. Les autres Haut-Alpins étaient dans des cellules à trois, ou dans des salles communes. Au cours de ces jours d’inactivité, je trouvai sous le sol une aiguille à repriser que je fixai sur un bout de bois arraché à mon lit ; en aiguisant celle-ci sur le béton du sol, j’arrivai à faire un trou d’un centimètre de diamètre dans le verre dépoli de la même épaisseur. Par ce trou dans la fenêtre, je pouvais voir dans la cour sans me faire prendre.

Tout le monde savait en ce lieu que la venue des posten (1) annonçant « police sans bagages » c’était la fusillade, « police avec bagages » c’était l’inconnu, mais un sursis ; aussi le 17 mai 1944 quant on m’annonça « police avec bagages » j’éprouvai un certain soulagement.

LE TRANSPORT

Dans la cours du centre pénitentiaire on nous mit les menottes deux par deux. Mon camarade de route était Alfred Schreiber, dentiste à Gap. On nous poussa sans ménagement dans des cars qui nous emmenèrent à la gare Saint-Charles. On nous bouscula dans de vieux wagons avec sièges en bois à huit par compartiment. Dans ce convoi se trouvaient bien d’autres haut-alpins, Gabet de Méreuil, Trinquier de Chateauneuf de Chabre, Septepe et Jullien de Gap, Pierre DUSSERRE des Combes.

En cours de soirée avec un fil de fer que j’avais découvert, je pouvais ouvrir les menottes. J’attendais la nuit pour sauter par la fenêtre au cours d’un ralentissement, mais à la tombée de la nuit les Allemands disposèrent un garde par compartiment, c’était foutu !

Dans notre périple pour rejoindre le camp de regroupement de Royalieu à Compiègne, nous avons fait le tour de Paris par la voie de ceinture et ici je veux dire ma grande reconnaissance aux cheminots ; au cours d’un arrêt en gare de Pantin, un conducteur d’une machine « haut le pied » a pris tous les papiers qui lui étaient tendus, pour prévenir les familles, au risque d’être fusillé ou déporté lui aussi. Nous sommes arrivés à Compiègne le 20 mai 1944. Le camp de regroupement était constitué de casernes cernées par les

(1) Posten : garde, sentinelle.

barbelés et des miradors, mais après les appels nous pouvions sortir dans les cours sauf pendant les alertes. Lorsque l’alerte sonnait alors que nous étions dehors, pour nous faire rentrer plus vite, les gardes lâchaient les chiens. C’était quand même agréable de pouvoir sortir après cinq mois de prison.

C’est là que nous avons vu arriver des camarades de toutes les prisons centrales de France, du fort du Hâ (Bordeaux), Montluc (Lyon) et de beaucoup d’autres dont je ne me rappelle pas les noms.

Le 3 juin dans l’après-midi on nous a rassemblés pour nous dire de poser nos bagages dans un baraquement. Le lendemain nous partions pour l’Allemagne et nous retrouverons nos valises en arrivant là-bas.

Le dimanche 4 juin après le rassemblement, distribution d’un petit pain et d’un saucisson pour le voyage, direction la gare avec un garde tous les cinq ou six mètres, de chaque côté de la colonne. La population de la ville ne devait pas circuler et garder les volets clos. Un long train formé de wagons à bestiaux nous attendait, (nous étions deux mille cinq cents) les « posten » nous ont fait monter à coup de crosse à 100 par wagon et avant de refermer les portes le commandant S.S. est venu nous dire d’un ton méprisant « bon voyage messieurs ».

Pour toute commodité, nous avions dans un coin un fût métallique qui malgré beaucoup de retenue, fut vite plein et déborda en se répandant dans le wagon.

Nous n’avions pas d’eau et il faisait très chaud ce jour-là, notre train passa une partie de l’après-midi midi en gare de Lagny et nous voyions par la petite fenêtre dans l’allée à côté du bâtiment, des gens consommer à la terrasse des cafés, ce qui rendait notre soif encore plus insoutenable. Pendant quatre jours et trois nuits, nous restâmes dans ce wagon sans pouvoir nous asseoir ni nous allonger. Il y eut des hargneux des furieux et des coups. Le dernier jour notre haleine avait l’odeur du cadavre. C’était bien un voyage infernal.

Le 6 juin au soir en gare de Gottingen, nous avons appris par la fenêtre du wagon d’un Français qui se trouvait sur le quai de la gare, que les alliés avaient débarqués en Normandie, c’était réconfortant.

Pendant ce transfert, sept hommes perdirent la raison et quatorze moururent. Il y eut des tentatives d’évasion dans un wagon ou deux, les déportés de ces wagons furent jetés dehors, on les fit déshabiller et remonter dans le convoi, ils terminèrent le voyage nus.

L’ARRIVEE A NEUENGAMME

Une voie ferrée pénétrait jusqu’au bout du camp. A notre arrivée dans la journée du 7 juin 1945, les portes déverrouillées, les S.S. nous firent descendre à coup de cravaches et à coup de pieds. Formés en colonnes par cinq, direction la place d’appel. Alignés en carré, nous pouvions voir en face de ma colonne, l’infirmerie où l’on voyait déambuler des hommes qui n’avaient plus que les os et la peau (comme nous, à la fin de notre séjour dans les camps) c’est au centre de ce carré après nous avoir compté, que le commandant du camp nous dit « vous êtes rentrés par cette porte mais vous ne sortirez d’ici que par la cheminée du crématoire”. Nous avions l’impression d’avoir basculé dans un autre monde.

Ensuite, direction un grand bâtiment au fond de la place qu’on atteignait en grimpant trois ou quatre marches. Au pied des marches, des marmites de soupe. Avant de monter on nous donnait une gamelle pleine qu’il fallait avoir finie en arrivant sur le perron et rendre le récipient dans les sous-sols immenses où il y avait des robinets avec de l’eau. Il a fallu beaucoup de stations au robinet pour vaincre notre soif. C’est à ce moment-là que des déportés soit disant coiffeurs, sont arrivés avec leur matériel près de grandes installations de douches. Avant d’entrer dans la douche, nous devions poser nos habits bien rangés. A ce moment-là, les S.S. mettaient un carton dessus, nous donnaient une plaque en fer, avec un cordonnet pour se mettre autour du cou, (une bande d’étoffe avec un triangle rouge et un F imprimé « déporté politique », les trois choses portant le même numéro). A partir de ce moment-là, j’étais devenu le détenu n° 34.521.

Les coiffeurs nous ont coupé les cheveux à ras avec sur le crâne une raie au rasoir de 4 cm environ en partant du haut du front jusqu’à la nuque. Ensuite, rasage sur toutes les parties poilues du corps, après la douche, distribution de vieux vêtements couverts de croix à la peinture, des semelles en bois avec un embout d’étoffe pour les tenir et une espèce de béret resserré vers le bas. Ces vêtements étaient pour la quarantaine, après nous aurons les tenues rayées en fibre.

Nous sommes maintenant dans un block (baraquement) de quarantaine où nous devons coucher à trois par lit. A partir de cet instant, les kapos (Responsable des prisonniers, il était choisi par les S.S., souvent parmi « les droits communs ». Son arme était le gummi dont il devait se servir abondamment s’il voulait conserver sa place.)

et les chefs de baraque, après les S.S., avaient droit de vie et de mort sur nous.

A notre arrivée à Neuengamme, il pleuvait tous les jours. Pour ne pas se faire voler nos vêtements, nous couchions avec les habits mouillés dans le lit, ce n’était pas très agréable.

Le lendemain, au travail. Réveil à cinq heures, toilette, distribution d’un petit bol de café qui n’avait de café que le nom. Ensuite, appel sur la place. Cet appel pouvait durer très longtemps, voire des heures, surtout s’il faisait mauvais temps, s’il y avait un égaré dans une baraque, une tentative d’évasion ou une erreur de comptage (là c’était une grande distribution de coup de gummi (câble en acier recouvert de caoutchouc avec une extrémité en plomb.). Après cela, départ au travail qui consistait au déchargement de péniches pleines de sable, car un canal arrivait dans le camp ; bêchage d’immenses jardins pour la culture des légumes pour les S.S., dont le sol était fertilisé par les cendres du crématoire ; ou bien curage des grandes fosses qui se trouvaient le long des barbelés électrifiés, sur la face frontale du camp sur 1 km 500 environ de l’autre côté de la clôture, une route parfaitement rectiligne. Quelques jours après notre arrivée, au cours de notre travail, malgré l’interdiction de parler à qui que ce soit, l’un d’entre nous interpella deux prisonniers de guerre Français qui passaient. Un des deux fit presque un demi-tour et dit à son camarade « nom de D… » il y a des Français là dedans ».

A midi, une heure de repos pour manger un litre de soupe de rutabagas ou de choux déshydratés avec quelques grains d’orge. Les fonds de marmites, donc la soupe la plus consistante, étaient mis de côté pour les Kapos et les chefs de baraque.

Après 18 heures, retour du travail en rang et mise en formation sur la

grande place pour l’appel avec orchestre de déportés. Deux jours après notre arrivée il y avait des potences dressées au milieu de la place. Au cours de l’appel, on nous annonça la pendaison de cinq Russes accusés d’une tentative d’évasion. Il nous fut précisé qu’au moindre bruit, à la moindre parole, celui qui serait le fautif se retrouverait lui aussi au bout d’une corde. Après cette cruelle démonstration de l’ordre nazi, notre moral en avait encore pris un coup.

Pendant notre déportation, nous assistâmes à beaucoup d’autres pendaisons. A la dernière, le Russe, avant qu’on lui passe la corde dit à l’officier S.S. « aujourd’hui c’est moi, dans peu de temps ce sera toi ».

Tous les matins, un camion faisait le tour des baraques et de l’infirmerie pour ramasser les morts pour le crématoire qui se trouvait en bout de camp, les jours sans vent la fumée empuantissait tout le camp.

LE KOMMANDO DE HANNOVER-STOCKEN

Un mois après notre arrivée, rassemblement d’une partie de notre convoi dans un grand local, où comme pour les moutons, les S.S. firent sortir 280 Français dont je faisais partie, pour être acheminés vers un commando. Nous apprîmes en y arrivant que nous étions dans la banlieue de Hannovre et que ce commando s’appelait « Hannover-Stocken ». Je sus par la suite que c’était un des plus mauvais de Neuengamme.

Le transport de Neuengamme à Hanovre, fut effectué en train, mais cette fois-ci à quarante hommes par wagon à bestiaux. Nous retrouvons dans ce commando, des Russes, des Polonais, des Grecs, des Tchécoslovaques, des Belges, des Hollandais et des Danois partis avant nous.

A Hannover-Stocken, on fabriquait des plaques perforées pour batteries de sous-marins, chars et voitures. Ces plaques étaient composées en grande partie de plomb et d’une petite quantité d’antimoine. Dans mon équipe une partie travaillait au pied des fours chauffés à 800° pour pouvoir couler le plomb et mouler les plaques. C’est à un de ces postes que je fus affecté. Il y eu des cas de saturnisme (coliques dues au plomb), l’autre partie de l’équipe enduisait ces plaques. Sans vêtements spéciaux, sans antidote, travaillant une pâte à l’oxyde de plomb, ces déportés recevaient des éclaboussures sur leurs vêtements. En passant leurs mains à longueur de journées sur ceux-ci, ils s’empoisonnaient très rapidement. Les effectifs furent renouvelés très souvent, car il y avait beaucoup de morts. Quelques fois on entendait des hurlements, c’était un déporté fatigué qui n’avait pas eu le réflexe de retirer sa main avant la fermeture automatique de son moule. Il fallait vite fermer le robinet du plomb en fusion pour ne pas avoir la main coupée. Ces accidents arrivaient souvent en fin de nuit.

Pour ce travail il y avait deux équipes, une de jour et une de nuit, en alternance, nous faisons 12 heures de travail.

Par exemple pour l’équipe de jour, lever à 5 heures du matin, faire le lit sans plis sinon après vérification, c’était les coups. Toilette aux lavabos de la baraque, certains matins contrôle à la loupe pour la moindre poussière. Retour au lavabo à coup de gummi, cela pouvait se reproduire deux ou trois fois pour le même individu. A sept heures, appel qui pouvait se prolonger longtemps, surtout lorsqu’il faisait très mauvais temps ou lorsque les S.S. avaient mal compté, (ils n’étaient pas doués pour cela en général). Parfois il manquait un déporté, alors malheur à lui (pluie de coups de gummi) ; cette absence pouvait aussi entraîner la pendaison. 8 heures à l’usine. A midi le litre de soupe, pour cela un repos d’une demi-heure. Retour à 8 heures du soir au camp. Appel, ensuite un pain Allemand de 1 Kg 500 où il n’y avait pas beaucoup de farine pour neuf hommes ; plus 10 grammes de margarine. Après cela cinq minutes pour se coucher. C’est pour avoir dépassé ces cinq minutes que j’ai vu tuer à coup de gummi et de coup de pied au ventre un instituteur et un Pyrénéen qui avait fait le passeur à la frontière Espagnole.

A plusieurs reprises au cours de l’automne et de l’hiver 1944, le gaz qui chauffait les fours fut coupé par des bombardements. Dans ce cas nous n’allions pas à l’usine. Ces jours étaient redoutés car les vexations et les coups pleuvaient. C’est dans ces moments-là que les kapos et le chef de block trouvaient que nous ne sortions pas assez vite de la baraque. Notre block comme tous les autres faisait environ quarante mètres de long sur 20 mètres de large, avec deux portes à chaque extrémité. La manœuvre était celle-ci : quatre ou cinq kapos rentraient par les portes du fond, quatre kapos à côté des deux portes de sortie normales. Ceux qui rentraient par le fond nous chassaient à coup de gummi, et ceux qui étaient à la porte de sortie en faisaient autant. Mise en rang toujours par cinq de la même façon, et cela durait certaines fois une grande partie de la matinée. D’autre fois il fallait apprendre à marcher au pas. Aux Français, un ou deux tours de la place d’appel à la cadence française, puis quelques tours à la cadence allemande (et cela souvent les jours de pluie ou de neige) ; ensuite en rang, près des barbelés électrifiés, c’était la revue de propreté. D’abord entre autres les insultes, « les Français vous êtes les plus sales et les plus dégoûtants ». Selon les S.S. nous ne pensions qu’à manger des escargots et faire l’amour de la façon la plus écœurante ». Après cela c’était des volées de coups. Les dimanches, repos forcé. L’orchestre formé de déportés allemands jouait toute l’après-midi, et revenait très souvent l’air de la chanson « j’attendrai ». Un dimanche, nous étions plusieurs à avoir avec le voisin de lit, mis notre couverture en travers. Nous avions très froid, cela faisait une double

épaisseur, mais c’était interdit. Après avoir bu des schnaps plus que de mesure (ils pouvaient s’en procurer) les kapos firent une tournée d’inspection, nous descendirent des lits à coup de gummi, nous emmenèrent dans le coin réfectoire, nous firent mettre tout nus, nous attachèrent les mains dans le dos et les pieds, nous basculèrent sur un tabouret. Un kapo de chaque côté et de toutes leurs forces nous donnèrent vingt-cinq coups sur les fesses. Dans les huit jours qui suivirent, il fut très difficile de s’asseoir.

Au cours de l’automne et de l’hiver, quand les abris anti-aériens furent à moitié pleins d’eau, il fut décrété que lors des alertes, nous devrions descendre là-dedans, et nous passâmes pas mal de nuits et de journées avec de l’eau jusqu’au ventre. Le soir d’un bombardement de la gare de Hanovre, six bombes tombèrent sur le camp. Il y eu quinze morts et trente blessés qui furent emportés en camion, nous ne les revîmes jamais. Pendant mon séjour à Hannovre, nous eûmes droit à une dizaine de pendaisons ; toujours le même motif ! « a cherché à s’évader ». Déchirer un morceau de sa couverture, pouvait entraîner la pendaison.

De plus en plus la faim nous tenaillait. Lorsque nous avions un moment de repos, c’était les recettes de cuisine et une préparation des plus simple devenait un met délicieux. Nous n’avions pour tout vêtement que notre costume rayé et une chemise, le tout en tissu synthétique. L’hiver le froid nous torturait et les poux nous dévoraient. La mort avait déjà fait beaucoup de ravage parmi nous.

Pour nous mépriser devant nos pommettes saillantes, nos visages et nos corps décharnés, les kapos et les chefs de block nous appelaient « les musulmans ».

Pendant quelques jours au camp, quelques fois passait un gradé S.S., son grand plaisir était de jeter une cigarette à moitié consumée près d’un groupe de déportés. Si ce groupe était formé de gens de l’Est, c’était la bagarre pour la possession de cette denrée très rare, quand le groupe était formé de Français, l’un d’entre nous se détachait et l’écrasait avec son pied. Nous remarquions alors son regard haineux en disant « schwein Franzose” (cochon de Français) il ne frappait pas, mais ce n’était que partie remise.

Lors de plusieurs dimanches passés au camp, nous remarquions des civils qui venaient s’asseoir à l’ombre près d’un bosquet de pins surélevé à une centaine de mètres du Sud du camp. C’est un de ces jours-là que j’ai juré que si je sortais de là vivant, je viendrai m’asseoir ici en homme libre.

BERGEN-BELSEN

Fin mars, à la suite des bombardements et de l’avance alliée, pas de gaz à l’usine et pas de travail, les kapos et les chefs de block commencèrent à parler d’un repli à pied vers un autre camp.

J’étais inquiet, car un des derniers jours de travail à l’usine sur une bascule qui ne se trouvait pas loin de mon four, je constatai sans joie que je ne pesais plus que 42 kg.

Certains d’entre nous envisageaient de tout essayer pour échapper à cette marche, les Russes, toujours bien informés par de jeunes détenus homosexuels, annoncèrent qu’il ne fallait pas rester, ceux qui ne purent partir (malades, handicapés) furent dirigés au nord de Magdebourg et furent brûlés au lance flammes dans une grange à Garde legen.

Le 4 avril 1945 au petit matin avec notre couverture en bandoulière et notre gamelle accrochée à la ficelle qui nous servait de ceinture, nous empruntâmes les chemins de traverse pour rejoindre le camp où nous devions nous replier, dont nous ne savions pas le nom.

Nous avions depuis bien longtemps mangé notre bout de pain et de saucisson quand nous arrivâmes à la tombée de la nuit dans un village. On nous poussa vers une immense grange avec interdiction formelle de sortir, sinon les gardes tireraient, il y avait de la paille. Au cours de la nuit, ceux qui avaient les intestins dérangés ou besoin d’uriner, faisaient dans leur gamelle et projetaient pas dessus les autres, le jour fut long à venir. Le lendemain au petit jour, départ à nouveau sur la route, tous les déportés qui ne pouvaient suivre, une fois la colonne passée étaient abattus par les gardes. C’est au cours de cette journée qu’un ami de l’Ardèche qui était très affaibli a commencé à peiner pour avancer. Je l’ai soutenu sur des kilomètres. Arrivés en fin de colonne et voyant qu’il ne pouvait aller plus loin, j’ai dû l’abandonner, quelques instants après un claquement, s’en était fini pour mon camarade de souffrance, après avoir parcouru 100 Km environ.

Au cours de cette marche de repli, je vis deux gestes humains de la part de la population allemande. Une femme vint distribuer dans la colonne une grande corbeille de pain. Un fermier s’approcha avec un gros bidon de lait, mais les gardes le repoussèrent et vidèrent le lait par terre. Par contre les jeunes de Volksturm (1) nous regardaient avec des yeux pleins de haine et auraient volontiers fait des cartons sur nous. Ce qui nous donnait courage, c’était d’être obligés de contourner les arbres abattus sur la route pour gêner l’avance des chars alliés et de voir que des soldats étaient en train de miner les ponts.

(1) Volksturm : mobilisation des enfants et des vieillards.

Le 5 avril à la tombée de la nuit, après avoir parcouru 100 km environ, nous étions aux portes de Bergen-Belsen. Nous ne savions pas que nous allions entrer dans un des plus sinistres camp dénommé plus tard le « mouroir ».

Après plusieurs heures d’attente on nous dirigea dans le camp, il faisait nuit. En suivant l’allée centrale, un Français ou un étranger qui parlait Français nous dit très fort à tous « si vous avez à manger, si on vous attaque lâchez tout sinon on vous tuera. Hélas il y avait longtemps que nous n’avions plus rien à nous mettre sous la dent.

Nous l’apprîmes après, des détenus étrangers se regroupaient et par des coups pouvant entraîner la mort, s’emparaient de la nourriture qu’un déporté pouvait avoir à la main.

Deux jours après, je fus violemment frappé et cruellement mordu à la main pour un bout d’épluchure de rutabaga.

En marchant dans cette allée, il y avait une odeur insupportable de chair en décomposition, nous ne savions pas encore d’où cela pouvait provenir, nous allions le découvrir le lendemain matin.

Nous fûmes dirigés provisoirement vers des baraques vides où nous passâmes la nuit. Réveil à 4 Heures pour l’appel, les kapos Allemands avaient disparus, c’était des Polonais soumis qui les remplaçaient et avec beaucoup de zèle. Il n’y eut pas d’appel. Les S.S. ne savaient combien il rentrait de détenus, ils ne comptaient plus.

Quand le jour se leva, nous aperçûmes des morts étendus un peu partout dans la baraque derrière nous (40 m X 20) des cadavres bien rangés sur trois épaisseurs qui se momifiaient, ils n’avaient que la peau sur le squelette avec des barbes hirsutes (Les poils poussent encore après la mort, c’est là que nous l’avons constaté).

C’est là que j’ai vu manger de la chair humaine. Des déportés étrangers profitant de l’obscurité ou de l’éloignement des cadavres, éventraient ceux-ci et prélevaient le foie et le cœur et allaient les consommer plus loin. De ci delà on pouvait apercevoir un corps mutilé.

Après deux jours à rôder autour de ces cadavres Nous fûmes rassemblés pour emporter des morts dans une fosse d’environ 30 mètres de long sur dix mètres de large creusée dans un terrain vague près du crématoire et du camp de femmes. Pour cela nous devions fixer une sangle à chaque membre et à quatre, traîner sur ce sol sablonneux ces cadavres décharnés. Après leur arrivée, les Anglais aménagèrent beaucoup d’autres fosses. C’est près de cet endroit que se trouve la nouvelle porte d’entrée avec le mémorial et les monuments.

Un de ces jours-là, la preuve me fut donnée que la vie d’un homme tenait à peu de choses dans cet univers. En cour d’après-midi en arrivant près du charnier, un petit feu avait été allumé, nous nous approchâmes à environ une quinzaine, dont beaucoup de Français pour se réchauffer ; quelques instants après survint un S.S. qui s’approcha avec son arme braquée sur moi. En le regardant dans les yeux, je pensais la guerre va être finie, il va me tirer dessus avant la libération. Je me reculai et m’éloignai aussi vite que mes maigres forces pouvaient me le permettre, vers le centre du camp. Après environ une dizaine de mètres parcourus, j’entendis claquer des coups de feu, terrorisé je ne me retournai pas.

Pendant cette période lorsque passaient les avions alliés, les mitrailleuses des miradors tiraient dans le camp pour nous faire rentrer dans les baraques. Un de mes copains a été tué à côté de moi assis contre la paroi en planches du block.
De temps à autre il y avait une distribution de soupe, une fois devant un block, le lendemain devant un autre, parfois normalement. Des déportés de l’Est armés de grosses matraques étaient là, au moindre faux mouvement à la moindre bousculade, c’était la bastonnade à mort. Nous n’approchions jamais de cette distribution.

Mon groupe d’amis et moi avons réussi à avoir trois litres de soupe en neuf jours. Il n’y avait pas d’eau, sauf une eau jaunâtre dans un bassin près de la baraque vers l’allée centrale dont le fond était couvert de cadavres.

Entre le camp des femmes et le nôtre, se trouvaient des silos de pommes de terre en décomposition. A l’extérieur il y en avait qui étaient encore saines, il y avait aussi des épluchures de rutabagas. De temps à autre nous tentions une incursion. Lorsque nous étions un certain nombre, la mitrailleuse du mirador le plus proche nous tirait dessus, il y a eu là aussi pas mal de morts. Cinq ou six jours après, les transports de morts furent arrêtés, nous n’avions d’ailleurs plus la force voulu. C’est à partir de ce moment que nous pûmes nous apercevoir que des déportés exténués s’asseyaient ici ou là et que quelques heures après ils étaient morts. Des morts il y en avait partout dans cet immense camp contre une forêt et caché de la route par des rangés d’arbres. Il mourait environ 800 détenus par jour. C’est au cours des premiers jours à Bergen-Belsen qu’un ami me dit « si nous tenons huit jours nous aurons de la chance ». Il s’éteignit quelques jours après la libération assis auprès du block. Je trouvais parmi les bagages des Juifs qui traînaient dans les espaces libres, une couverture dans laquelle je l’enveloppai avant qu’on ne le porte aux fosses.

Bergen-Belsen a d’abord servi de camp d’internement aux prisonniers de guerre Russes, ensuite aux Juifs auxquels vinrent s’ajouter les déportés repliés des autres camps ou commandos. De l’autre côté du camp, loin des routes se trouve un immense cimetière Russe et le cimetière de Hone où sont enterrés les Français morts en cours de rapatriement. Près des casernes S.S. se trouve sans aucune inscription, le cimetière des kapos qui furent tous abattus par des déportés Russes la nuit suivant la libération.

LA LIBERATION

A partir du 12 avril, nous commençâmes à entendre les coups de canons au loin. La bataille se rapprocha. Le dimanche 15 avril à 15 heures, les Anglais rentrèrent dans le camp, des blindés circulaient dans l’allée centrale à environ 150 mètres de ma baraque, je n’eus pas le courage d’aller les voir.

Dans la nuit avec mon ami de Villeurbanne, Stéphane, nous avons décidé d’aller au silo de pommes de terre. Avec deux sacs trouvés dans ce qui avait appartenu à d’anciens détenus, nous avons pu en rapporter une certaine quantité. Le lendemain au petit matin, nous avons allumé un feu, le travail le plus pénible fut d’arracher à notre baraque en planches des bouts de bois pour l’alimenter, nous n’avions plus de forces. Les premières nous les avons mangées moitié crues. En fin de journée, nous les mangions écrasées. La première eau nous la puisâmes dans la citerne où il y avait des morts. Par précaution nous avons attendu qu’elle soit arrivée à ébullition. Cette même journée les Anglais ont installé des tuyaux d’incendie avec des ouvertures de loin en loin par lesquelles l’eau giclait, nous pouvions nous ravitailler.

Le lendemain, nous avons reçu le premier ravitaillement, c’est à dire du thé et une boîte de conserve de porc d’un kilo par personne dont nous avons fait fondre la graisse avant de la consommer. Ce jour-là et les jours suivants, des Français encore vaillants firent le recensement des Français. La liste des survivants ce jour-là parut dans certains journaux quelques jours après. La radio a donné les noms à 11 heures du soir.

Vers le 20 avril il y avait 758 hommes et 471 femmes Français libres, mais combien pourtant ne sont pas rentrés, il est mort après la libération 22.000 hommes dans ce sinistre camp.

Le 17 avril, nous nous dirigeons mon ami Stéphane et moi vers le magasin d’habillement allemand où nous trouvons deux toiles de tente que nous allons installer entre deux blocks pour ne plus patauger et ne plus recevoir sur la figure les excréments des malades du dessus. Nous endossons les tenues des S.S. pour évacuer en partie les poux qui nous rongeaient.

Quelques jours après la libération, organisation par les Anglais d’un ramassage de l’énorme quantité de morts qui couvrait cet immense camp. Trois ou quatre camions avec chauffeur, mais moteurs éteints, sont poussés par nos anciens gardiens hommes et femmes encadrés par une double garde de soldats Britanniques, qui nous remplacent dans cette sinistre besogne.

A ce moment-là, les barrières entre les deux camps avaient été enlevées, c’est là que je me suis aperçu que les femmes étaient parfois plus hargneuses que les hommes. Certaines s’approchaient des soldats anglais en tentant de leur prendre leurs armes en disant « donnez-nous vos fusils que nous puissions tous les tuer. Les soldats Anglais les repoussaient doucement et souriaient. Elles cherchaient des cailloux dans le sable pour les leur jeter. Des feuillées avaient été creusées sur une certaine longueur dans des terrains vagues en plusieurs endroits du camp avec des barres d’appui. Mélangés, hommes et femmes atteints de dysenterie, se relayaient à longueur de journée.

Vers le 28 avril arrivent des officiers français qui étaient prisonniers de guerre en Prusse Orientale. Les Nazis les avaient contraints à les suivre dans leur retraite. Ils étaient installés à Bergen, une ville à 3 km du camp environ. Pour les loger, les Anglais avaient délogé des civils. Ces Français apprirent l’existence du camp de concentration et malgré les interdictions ils s’approchèrent du camp. Ils ne purent entrer souvent à cause du typhus et des gardes mais ils nous apportèrent de la nourriture, du pain blanc, du beurre, de la confiture, des fruits confits et des cigarettes. Ils firent ceci pendant une quinzaine de jours. Ce fut formidable pour nous.

Vers le 25 avril, les responsables français annoncèrent que nous pouvions partir à pied. Beaucoup sont morts pour avoir voulu partir trop vite. Avec mon camarade, nous étions persuadés que nous ne pourrions pas aller loin, aussi nous sommes restés.

Sous cette petite tente, nous avons été très malades avec beaucoup de fièvre et des délires par intermittence. C’est plus tard que nous avons appris que nous avions passé le typhus.

Le 17 mai au petit matin, quatre infirmiers avec deux civières nous transportèrent dans des casernes S.S. transformée en hôpital où l’on nous donna une nourriture mieux adaptée à notre état. Je faisais à partir de ce jour le tour des camarades qui ne mangeaient pas toute leur nourriture pour récupérer les restes. J’avais toujours faim…

Mon lit se trouvait dans un couloir. Un jour en rentrant de ma tournée nourriture, j’étais en train d’éteindre une cigarette, quand une Allemande recrutée pour le nettoyage me dit « cochon tu mériterais la schlague ». Une folle envie de l’étrangler me monta à la gorge, mais si j’avais essayé de la toucher d’une chiquenaude, elle m’aurait envoyée au fond du couloir. Pendant notre séjour dans cet hôpital, la Croix Rouge Française par camion nous fit parvenir de la nourriture, dont du sucre à partager avec les Polonais. Ayant trop souffert de leur comportement lors de notre détention, nous refusons. Par contre nous avons contribué à mettre ces denrées en lieu sûr.

LE RETOUR

Le 2 juin 1945 embarquement à 89 hommes plus une femme et son bébé pour l’aérodrome de Hanovre en vue du rapatriement. Nous fûmes logés dans un hangar en attendant les avions qui devaient arriver à 11 Heures. Désirant rentrer à tout prix, je me suis installé près de la porte pour être prêt à monter dans un appareil. Vers 17 heures au moment où mes accompagnateurs de la croix rouge Française pensaient à un retour vers l’hôpital, trois Junkers 52 de l’ex-armée Allemande atterrirent, c’était pour

Le capitaine de l’armée de l’air commandant du vol s’approcha du hangar vers un des responsables et dit « 25 par avion, c’est à dire 75 personnes. « Est-ce qu’ils ont beaucoup de bagages ? » Le responsable de la croix rouge dit « pas de bagages et ils ne pèsent pas beaucoup » et il ouvrit la porte du hangar. Ce capitaine qui n’avait certainement jamais vu de déportés, devint tout pâle et dit « 90 et même plus s’il y en a ».

L’appareil dans lequel je me trouvais ne put décoller au premier essai. Nous avons tout dit très fort « c’est les nôtres qui maintenant vont nous casser la gueule » I

En fin d’après-midi arrivés au Bourget où une compagnie de l’armée de l’air nous rendait les honneurs pour la première fois depuis ma détention, je me suis mis à pleurer comme un gosse. Nous étions en France.

De là, direction les bains douches où des femmes et des hommes armés de brosses en chiendent nous ont décrotté des pieds à la tête et désinfectés au DDT. Après ce bon nettoyage, direction l’hôtel Lutetia, centre de rapatriement des déportés. Dans la rue devant l’entrée un très grand attroupement de parents de déportés qui tendaient des photos de gens bien portants qui disaient « avez-vous connu untel » ? Avez-vous connu celui-ci ? Nous baissions la tête, incapables de répondre, en pensant que beaucoup de ces personnes ne reverraient jamais les leurs. Sur les 12.500 Français internés à Neuengamme, il en est rentré 12 %.

Après avoir mangé, nous avons passé une partie de la nuit en formalités. Pour détecter si des S.S. ne s’étaient pas glissés parmi nous. Visite médicale. Sur ma carte de rapatrié les médecins avaient écrit en gros et en travers « très mauvais état général », je pesais 34 kg. C’est le lendemain matin,

dimanche que je réalisais que je n’avais pas prévenu ma famille. J’envoyai un télégramme qu’ils reçurent le lendemain, lundi 4 juin 1945.

Le dimanche 3 juin 1945, départ de Paris pour Lyon par un train omnibus. A toutes les gares où il s’arrêtait, le comité d’accueil voulait nous gaver de nourriture, mais notre incapacité à manger beaucoup à la fois nous contraignait à des refus qui les navraient.

Le lundi matin à la gare de Perrache à Lyon, on nous annonça que le centre d’accueil pour les déportés se trouvait en ville. On nous fit monter dans un petit car pour nous y conduire. Arrivés là-bas, dans des locaux vides, nous fûmes informés par quelques personnes que le Centre inauguré huit jours avant se trouvait bien à Perrache. Donc retour à la gare d’arrivée.

C’est à Lyon que je laissai puisqu’il était arrivé chez lui, mon ami Stéphane et un autre camarade qui rejoignait son Jura natal.

Seul dans l’autorail pour Grenoble, où j’arrivai en fin d’après-midi. Dans cette ville résistante, il y avait foule et l’on avait placé des barrières pour protéger les arrivants. C’est en sortant de la gare que j’ai vu une jeune femme des environs de Saint-Bonnet. Elle ne m’a pas reconnu et je n’ai pas eu le courage de la saluer.

Le lendemain 5 juin, départ de Grenoble pour Gap dans un autorail entièrement occupé par des militaires hommes et femmes. L’infirmière qui m’accompagnait dût demander si quelqu’un pouvait se lever pour me laisser une place. J’arrivais vers 11 heures à Gap où ma famille m’attendait.
L’après-midi à mon arrivée à Saint-Bonnet, près de la maison Villaron, beaucoup de gens attendaient. Il y avait une réception organisée pour mon retour. Devant mon état pitoyable, les appareils photo ne servirent pas. On glissa des bouteilles dans la voiture et je rentrai chez moi.

Lors de mon passage le 5 janvier 1944 au Col Bayard entre les griffes de la Gestapo, je regardais le Champsaur en me disant « je reviendrai dans cette vallée ». Dix-huit mois après j’étais de retour.

J’appris par la presse que Kramer le commandant du camp de Bergen à la libération et un ou deux de ses complices et la commandante du camp des femmes, Irma Greese, avaient été condamnés à la pendaison. Par la même presse il paraît que lors de ses commandements à Auschwitz et Bergen-Belsen, Krammer aurait sur la conscience la mort de millions d’hommes.

LA CORRESPONDANCE DANS LES CAMPS

Pour ne pas désespérer les familles des détenus, les S.S., ont établi une correspondance d’un genre assez particulier. Des cartes sont pré-imprimées et le texte manuscrit doit être rédigé en Allemand. Invitation était faite aux familles d’envoyer des colis et des mandats qui ne parvenaient jamais aux destinataires mais constituaient une source de revenus pour la S.S.

Camp de concentration de Hambourg – Neuengamme.

Extrait du règlement du camp.
Chaque détenu a le droit de recevoir et d’envoyer 2 lettres et 2 cartes postales par mois. Une lettre ne doit pas dépasser 4 pages de 15 lignes et doit être rédigée de manière ordonnée et lisible. Le courrier qui ne remplit pas ces 2 conditions n’est pas accepté. Des paquets peuvent être reçus à condition de ne pas contenir de boisson alcoolisée. On ne distribue pas les lettres sans expéditeur. Les détenus peuvent recevoir de l’argent.
Le Commandant du Camp.

Tout le courrier doit être rédigé en Allemand.

Les lettres qui sont écrites de manière illisible, ne peuvent pas être soumises à la censure et sont détruites.

L’argent ne peut être envoyé que par Mandat Poste.

Hannovre, le 14.07.44.

Chers parents,

Je vais bien et je suis en bonne santé. Je pense qu’il en

est de même pour vous et pour toute la famille. Vous pouvez m’envoyer

autant de paquets que vous voulez. Je vous embrasse. Votre fils qui vous aime.

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