Emile Bertrand

1922 – 2014

de Saint-Bonnet-en-Champsaur

collecté par Paul Motte

Les chantiers de jeunesse
  J’ai été incorporé dans les chantiers de jeunesse. Le but de ces chantiers était de fabriquer du charbon de bois pour alimenter les véhicules fonctionnant au Gazogène, carburant de substitution à l’essence réservée à l’occupant. On y est resté de Mars 42 à Novembre 42.L’engagement était de 18 mois mais ce n‘était pas l’armée.

Réfractaire au STO
En novembre 42 on a été démobilisé, au moment où les Allemands occupaient la zone dite  libre, occupée par les Italiens  qui sont repartis chez eux. Les Allemands ont pris la place pour récupérer des hommes pour le STO service travail obligatoire .La classe 42 était obligée de partir en totalité, il n’y avait pas d’exception. Le maquis n’existait pas encore. Il y avait le choix : Partir ou se cacher à tes risques et périls. On devait se camoufler. Nous étions tous répertoriés puisque sortant des camps de  jeunesse, la préfecture avait facile pour compter ceux qui n’étaient pas partis.
On est partis en douce car il y en avait qui voulait partir en Allemagne alors on s’est faufilés dans les garrigues, on a déjà pris le maquis. La tangente. Et on est venus à pied, la plupart du temps de nuit. Pendant huit jours on a bouffé que des baies sauvages. On est venus par les montagnes parce que dans la vallée ça craignait. Mais on ne pensait pas à la faim. On pensait à sauver notre peau.

La vie dans le maquis
Au début on partait en groupe de cinq ou six ; Pas organisés .On appartenait à aucun groupe On ne savait, pas s’il en existait.
On n’a pas couché tous les jours à la maison. Si tu savais ce qu’on a v u .On dormait sous les rochers, restait deux, trois jours sans bouffer. Incroyable.
On se ravitaillait chez Mr et Mme VIGNE, menuisier. On était d’accord. Il y avait chez eux un haut mur derrière l’atelier. On venait la nuit à tâtons car avec la défense passive il y avait aucune lumière, les volets fermés, les rideaux tirés. Le Père VIGNE montait sur le mur avec une échelle et nous lançait les victuailles que nos parents lui avaient apportées. Après on repartait au hasard, dans les bois, la nature. On évitait toujours les maisons. Souvent avec mon voisin on allait coucher au cabanon de Tourtet au-dessous du château de Daillon.   Parfois on  couchait dans les ruisseaux là-bas vers le Ga. Blottis dans un ruisseau ou un canal avec une mauvaise couverture sur le dos. Une fois on était installé dans un canal d’arrosage mais l’eau commandée par le responsable est arrivée dans la nuit. On était trempé tous les deux comme des soupes. On a couché dans un petit bois à Champ Magnane ou dans un bois de  mélèzes que  la tempête ou la neige avaient  renversés. Les aiguilles forment un bon matelas. On couchait là. On couché dans le bois au-dessus des payas un petit bois de fayards ou quand les Frits étaient trop près on allait coucher en dessus les Barberoux, dans une coulée Et un jour quand on y était, alors moi c’était Ludovic, on avait tous des prénoms on entendait péter du côté de Chaillol les Allemands étaient montés et c’est là qu’ils ont récupéré Lauzier (vendu par Vallet) et qui est mort en déportation et nous ont courrait dans les montagnes pas loin et les guettant. Mais nous on n’avait pas d’arme, on avait rien du tout…

Une nuit nous étions couchés, au Frêne  au pont du fossé avec Louis frère de l’abbé Poutrain un grand il mesurait 30 cm de plus que nous car en rapport ici on était tous des petits gros, et voilà que l’abbé, il téléphone au Frêne pour dire que les Allemands arrivent à Pont du Fossé, ça c’est en plein hiver, qu’est-ce qu’on fait ? Il faut partir. On est montés aux Richards on est passées en dessus les Bonnets on a pris le sentier, croisé le Brudour pour atterrir aux Richards chez Paul Lauzier. Je te dis pas combien on a mis de temps car de la neige il y en avait 2 mètres bon poids on marchait les uns derrière les autres pour faire la trace. Et habillés tu vois comment je veux dire les molletières sur les chaussures qui prenaient l’eau. Je me rappelle quand on est arrivés là-haut la mère sort des assiettes (je les revois encore, rouges en terre).Elle nous mettait du lait et du pain. Plus heureux il n’y avait pas. On se camouflait, on ne faisait pas la guerre car on avait rien. Des hors la loi, à l’ombre, on ne voulait pas se  faire prendre. On en a vu des choses.
C’est comme la fois où ils ont fait brûler les toits des chalets des Tourronds, nous on étaient en dessous Chaillol le vieux, à Côte longue, on avait était avertis, on regardait et les chalets ils les ont fait cramer.
On a eu couché dans la chapelle de Champoléon, aux Fermonds, on partait de la par c’est étroit (Valstrèche.)Quand les Fritzs arrivaient d’un côté nous on foutait le camp de l’autre. Et là on se retrouvait au Gioberney mais à 20 ans on marche !!

Et un jour ou ils sont arrivés à Saint Bonnet là il y avait Gambette .Gambette c’était un réfugié Lorrain que mes parents avait logé et tout. On est partis de Saint Bonnet jusqu’au rocher Roux en courant ça parait impensable on était trop costauds  et toujours sans rien, faut l’avoir vécu ça.
Et oui parce que comme on était réfractaires s’ils nous chopaient c’était la déportation, d’ailleurs ils sont tous morts ceux qui se sont fait choper: Dusserre des combes. Emile Escalle qui était de la Classe, les pauvres quand ils sont revenus eux …Non on en a ch… Faut dire la vérité mais eux c’est autre chose.

Parachutage au Dévoluy
Je me rappelle quand il y avait Marcel Piot le garagiste (il est mort maintenant) c’était un chef du coin, il y en avait un des ponts et chaussées, il y avait Mr Imbert c’était un des patrons. On allait au parachutage au Dévoluy à pied.Ca nous faisait rien à nous. C’était le jour même, on nous disait ce soir on part on va au Dévoluy.
Quand on arrivait, il y avait un grand feu, et on entendait arriver l’avion qui laissait descendre des containers, des grandes caisses longues, il y avait des armes, des godasses, il y avait du fric ça je le savais car un jour il y en avait une qui avait éclaté. Marcel Piot qui était notre responsable pour cette opération ne nous laissa pas approcher. Il craignait que certains se servent .Mais ça ne nous dérangeait pas c’était pour eux  il faisait la résistance ils en avaient besoin. Dès qu’on avait ramassé tout ça on revenait. Ces avions arrivaient d’Angleterre directement. Il y avait des feux pour leur dire où parachuter, et la radio et les messages codés. Et la radio nous renseignait par des messages codés. Mon père écoutait, on était tous là pour entendre : « Margueritte arrivera ce soir ». C’était des messages personnels, chacun savait ce que cela voulait dire enfin seuls ceux qui étaient dans le secret.

Nuit de la libération aux Barraques
Peur ? Plus que peur. C’était la nuit de la libération du 20 au 21 aout
Le soir le commandant Morin de Saint Bonnet  nous dit voilà, on vous appelle, vous prenez deux vélos et vous remettez ce pli au chef de trentaine qui en principe vous attend au croisement de Poligny. Nuit noire alors on part en vélo et au dos d’âne des basses Barraques, là où habite Morétta. On s’arrête tous les deux je pisse un coup, j’étais en train de pisser tout d’un coup trois bâillon nettes autour du ventre, c’était nuit noire. Les papiers ? Beaume il croyait que c’était le maquis  qui avait était délogé mais c’était les Fritz avec un milicien, il y avait un milicien qui parlait qui dit de donner les papiers nous on a donné.  Nous on croyait que c’était des résistants. Depuis le matin on suivait la troupe depuis  Corps et Sainte Luce et on leur balançait des pains de plastique. C’était les américains qui nous avaient donné ça. On mettait la mèche et hop on leur envoyé sur la gueule, depuis le matin on les suivait on était pour les arrêter parce qu’ils venaient  à Gap.

Mort de Pierre PELLEGRIN
Le  matin à Saint Firmin il y avait Pellegrin Pierre qui a été tué, il me dit : « donne-moi le fusil ». Je lui ai  donné un Lebel, un fusil à 5 coups avec cinq cartouches. Je n’aurai pas dû lui donner, on en avait pas tous. Il  avait été mis pour rester là et nous pour venir à Saint Bonnet, il s’est fait prendre.

Arrestation avec BEAUME.
Et nous jusqu’au soir, c’est là qu’ils nous ont arrêtés et c’est là qu’ils nous chopent, ils nous attachent ensemble avec nos ceinturons et nous emmènent à coups de crosses et de triques de tout ce que tu veux et nous questionnent. Arrivés aux Barraques  le commandant dit : « vous passez devant »  il nous questionnait.
En otage, on marchait. Il y en avait qui avait pris nos vélos  ça parait impensable ils nous rentraient dedans avec les vélos, mais nous attachés l’un a l’autre on te faisait de ces soleils tous les deux. Et pan pan et pan. Ceux qui nous connaissaient et qui nous ont vu le lendemain matin nous reconnaissaient pas. Mais bon on n’est pas mort.
Le lendemain ils nous mènent devant le monument aux morts, ceux qui étaient inscrits là, on les bénit tous les jours.  Ils nous ont sauvés. Il y avait les miliciens. On était surs d’y passer. Alors il y a un  officier Allemand qui dit : « Non pas là, c’est trop d’honneur pour terroristes et il nous fait déplacer de l’autre côté de la route » et nous met devant une palissade garnie de fil de fer barbelé qui dominait la berge du Drac.

La fuite
Je me suis aperçu qu’ils n’avaient pas bouclé comme il faut le ceinturon qui nous reliait. Discrètement j’ai dégrafé notre lien pendant que l’officier faisait placer ses soldats pour nous descendre. J’ai murmuré à mon compagnon : « Quand je te le dis on se jette en arrière. » C’est ce qu’on a fait à mon signal et là je te dis pas : ils ont vidé tous les chargeurs qu’ils avaient pendant qu’on crapahutait dans les buissons et les ronces. On s’est séparé et chacun s’est sauvé comme il a pu dans l’obscurité. Je me suis aperçu que j’avais du sang sur la figure et en passant ma main dans mes cheveux me suis rendu compte que j’avais une blessure sur le crâne. Quelques millimètres plus bas mon cerveau éclatait.
Après on a rampé dans les buissons, les vernes mais séparément. On ne s’est plus retrouvé. Chacun pensait que l’autre était mort. Je me suis dirigé vers St Bonnet, vers la seule lumière qui brillait. C’était celle de l’hôtel Mauberret. Quand le patron m’a vu, il m’a fait signe de me sauver. Il avait un client douteux chez lui.  Je suis reparti en longeant la route de l’Aulagnier et suis arrivé aux Combes où j’ai retrouvé mon ami Henri BEAUME. Nous n’en revenions pas de nous retrouver là tous deux en vie et beaucoup égratignés. J’avais en plus une trace de balle sur la tête. Là on nous a soignés, fait à manger et hébergés pour la nuit.  Tout le monde disait : « Vous l’avez vraiment échappé belle. » On  avait eu la chance avec nous et cette chance m’a suivi…

La libération

  A la libération, je me déplaçais avec pansement sur la tête. Un major m’a dit : « Tu ne dois pas rester sans soins. Il te faut rejoindre l’hôpital militaire la plus proche.» C’était Grenoble. On m’embarqua sur un Dodge chargé de munitions. Ca ne valait pas une ambulance mais après ce qu’on avait vécu c’était pas mal.

 A la descente de Laffrey les freins se sont mis à chauffer puis à fumer. Le chauffeur et le chef de voiture nous ont dit de sauter du camion et de nous éloigner. Bien nous en a pris car le camion a explosé.

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